Le gang des rêves de Luca Di Fulvio

 

 

 

Le Gang des rêves de Luca Di Fulvio,

Publié aux éditions Pocket,

2017, 945 pages.

 

 

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New-York des années vingt… L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio. Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.

Repéré il y a déjà un petit moment chez Maureen du Bazar de la littérature, je me suis enfin plongée dans ce beau pavé de presque 1000 pages! Il faut dire qu’on ne les voit pas passer ces pages et qu’elles se tournent toute seule!

Le roman débute en Sicile dans une famille de paysans très pauvre. Alors que la beauté de Cetta, 13 ans, éclot à peine, sa mère cherche par tous les moyens à la soustraire aux regards concupiscents. Pour cela, elle oblige sa fille à porter une corde, la faisant boiter. Mais le danger n’est jamais là où on le croit et malgré toutes les précautions, Cetta se fait violer. A la naissance de son petit garçon, Natale, elle décide de partir aux États-Unis pour fuir la misère et la violence de son pays. Elle débarque seule sur Ellis Island avec son fils de 6 mois, bientôt rebaptisé Christmas par l’officier des douanes.

Cetta se prostituera pour gagner sa vie et offrir une existence meilleure à son fils. Si on suit d’abord Cetta, l’intrigue se focalise vite sur Christmas, un garçon attachant, débrouillard et vif qui va fonder à lui seul le gang des Diamond dogs. Le gang des rêves c’est finalement le récit de ce jeune garçon dont la mère souhaite à tout prix qu’il devienne américain. Puis la vie de Christmas va changer lorsqu’il va croiser celle de Ruth, alors laissée pour morte sur le bas-côté.

Le Gang des rêves c’est à la fois la fulgurance de l’amour, de Cetta pour Christmas puis de Christmas pour Ruth. C’est le rêve américain: l’envie de réussir, de s’en sortir mais aussi la triste réalité de l’époque pour des milliers d’immigrés pensant trouver une vie meilleure aux États-Unis. C’est aussi une manière incroyable de raconter le New-York des années 20: les gangs, la prohibition, la prostitution, les règlements de compte. Luca Di Fulvio possède une plume presque cinématographique. Ses descriptions des bouges, des ruelles sombres, des maisons closes sont très visuelles. Il n’oublie pas de montrer le côté sombre de New-York: la violence est très présente que ce soit dans les paroles, dans les gestes. 

Le personnage de Christmas est époustouflant. Il dégage une grande pureté, lui dont on a gravé un « P » comme « putain » sur le torse pour qu’il se rappelle à jamais le métier de sa mère. J’ai aimé son envie de devenir justement un « américain ». Il nourrit le rêve de sa mère en quelque sorte. Héros, parfois anti-héros, l’auteur a brossé un portrait brillant de ce jeune homme qui raconte des histoires pour parvenir à ses fins.

Même si j’ai trouvé que l’histoire était parfois un peu facile (notamment l’histoire d’amour), j’ai adoré ce livre à la fois sombre et lumineux tellement prenant et envoûtant.

Le gang des rêves est un roman fascinant. J’ai refermé le livre avec tristesse, quittant des personnages de papier attachants et marquants!

Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell

 

Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell,

Publié aux éditions ActuSF,

2017, 450 pages.

 

Terre, début du XXIe siècle. Un signal musical d’origine inconnue a été capté par une station de scientifiques. Commanditée par les Jésuites, une mission dirigée par le jeune Emilio Sandoz, tout à la fois prêtre et linguiste de haut niveau, part dans l’espace à la recherche des extraterrestres.
Tous se préparent à affronter la mort et la solitude, mais la catastrophe qui les attend va bien au-delà de ce qu’ils redoutaient. Rome, 2059. Enfin de retour sur Terre, Emilio Sandoz — unique survivant de l’expédition — est traduit devant un tribunal chargé de sonder son âme et de le punir pour les horribles crimes dont on l’accuse. Cet homme, transformé par son expérience, aurait-il été abandonné par Dieu?

Le Moineau de Dieu est un de ces romans que vous porterez longtemps en vous, une fois lu. Captivée, attirée d’abord par la sublime couverture des éditions Actu SF puis intriguée par ce résumé, j’ai acheté ce roman SF au hasard. Cette lecture a été une véritable découverte et autant le dire tout de suite, j’ai adoré!

L’histoire se situe d’abord en 2019. Jimmy Quinn, chercheur dans un centre d’astronomie, capte un son qui pourrait bien venir d’une exoplanète. Une fois que le son a bien été identifié comme extraterrestre (il s’agirait d’une sorte de chant), une équipe de volontaires est chargée d’aller explorer cette planète et d’entrer en contact avec ses possibles habitants. A son bord, huit individus tous plus différents les uns que les autres. La mission, financée par les jésuites, embarque les pères Yarbrough, Alan Pace, Marc Robichaux et Emilio Sandoz, linguiste renommé et polyglotte. Elle compte aussi l’anthropologue Anne Edwards et son mari George; Sofia Mendes et Jimmy Quinn. A eux tous, tirant partie de leurs divers talents et compétences, ils se rendent sur la planète….

D’abord, je dois être claire avec le futur lecteur que vous serez peut-être. Le Moineau de Dieu n’est pas un roman où il se passe mille choses à chaque page. L’auteur prend son temps pour planter son décor mais surtout pour tisser les liens avec ses personnages. L’exploration de la planète arrive assez tard dans le roman mais la mise en place est très importante. En effet, Mary Doria Russell, va jouer constamment avec l’alternance des chapitres: il y a la préparation de la mission puis la mission en elle-même et il y a certains chapitres qui sont consacrés au retour de cette mission sur terre en 2059. Et là, il y a peu de surprises: dès le départ, on sait que seul le père Emilio Sandoz est revenu plutôt mort que vif de cette étrange planète. Qu’a-t-il vu? Est-il vrai qu’il se serait prostitué? Qu’il aurait tué un enfant? La narration va avancer progressivement, oscillant entre le récit de l’exploration de la planète et l’enquête menée par le Vatican auprès du Père Sandoz.

Comme je le disais en début d’article, les choses vont plutôt lentement. C’est avant tout une lecture dense et exigeante. Mary Doria Russell nous fait d’abord connaître ses personnages et surtout elle nous les fait aimer, ce qui est bien cruel quand on sait ce qu’il leur arrive!! Le personnage principal est bien sûr Emilio Sandoz, venu à la prêtrise un peu par hasard, lui le gamin de la Perla, une favela brésilienne. Polyglotte, linguiste émérite, il s’embarque pour la mission afin d’apprendre la langue des extraterrestres. C’est un personnage complexe qui oscille entre foi et mysticisme religieux et qui apporte une dimension intéressante au roman. Son récit sera éprouvant. Qu’est-il arrivé à la mission pour qu’Emilio soit aussi dévasté au point qu’il cauchemarde chaque nuit, qu’il pense au suicide et qu’il semble avoir perdu la foi? L’intrigue est vraiment bien construite alternant entre le témoignage d’Emilio et le récit de l’exploration « en temps réel ».

J’ai beaucoup aimé aussi la manière dont l’auteur s’approprie le genre de la SF. Elle ne surcharge pas son lecteur avec des innovations, des termes techniques improbables. Elle a écrit son roman en 1996 et a anticipé certaines avancées technologiques. Et puis, étant anthropologue de formation, Mary Doria Russell traite la découverte des extraterrestres avec beaucoup de justesse et d’intelligence. Pas de flamboiement, de révélations incroyables et c’est peut-être pour cela que ça semble possible, probable.

Si certaines critiques lui ont reproché une certaine lourdeur théologique, j’ai là aussi apprécié ce volet de l’intrigue. Le leitmotiv « Deus vult » revient tout au long du roman. Ce « Dieu le veut » mène la danse et invite les personnages mais aussi le lecteur à se questionner. Y-a-t-il un Dieu ou plus largement « sommes-nous maître de notre destin »? Mary Doria Russell pose les bonnes questions.

Le Moineau de Dieu est un véritable chef-d’œuvre. Mary Doria Russell nous entraîne loin, très loin avec ce récit dense dans lequel les personnages apparaissent presque comme des figures amies. Un coup de cœur.

Bilan Lectures juillet

 

Le mois de juillet a été bien rempli et j’ai fait des lectures qui ont toutes été bonnes voire très très bonnes. Point de déception ici mais de véritables découvertes et des coups de cœur.

 

 

J’ai enfin lu Persuasion de Jane Austen. Même si ce n’est pas mon roman préféré de l’auteur, j’ai tout de même aimé découvrir ce classique. L’intrigue est assez banale et l’héroïne un peu trop effacée mais Jane Austen s’en donne à cœur joie pour critiquer ses contemporains!

 

 

J’ai ensuite enchaîné avec un classique de la SF: La horde du contrevent de Alain Damasio. C’est un vrai challenge que de lire ce roman mais ça vaut vraiment le coup. Quelle recherche, quelle complexité et quel art du récit! Je ne pense pas encore avoir tout saisi tant la dimension de cette œuvre est immense.

 

 

 

 

 

Je me suis ensuite plongée dans le troisième tome des Récits du Demi-Loup de Chloé Chevalier. J’aime toujours autant la plume de l’auteur. Cette fois-ci, les personnages acquièrent une dimension politique plus poussée. Les pièces de l’échiquier se mettent en place. Une lecture à la fois complexe et immersive!

 

 

 

J’ai ensuite découvert la plume sublime de Joseph O’Connor avec son roman poignant et percutant A l’irlandaise, l’histoire d’un père qui cherche à se venger du viol commis sur sa fille. L’auteur nous emmène là où on ne s’y attend pas. Un vrai coup de cœur.

 

 

 

J’ai enfin terminé le mois de juillet avec une lecture plus light. Remporté grâce au concours organisé par Maureen du Bazar de la littérature, j’ai pu lire un autre titre de Jean Vigne: L’appel de Satan. Ce thriller ésotérique n’est pas toujours bien maîtrisé mais j’ai quand même passé un agréable moment de lecture.

 

 

 

Au total 5 lectures dont de gros pavés. Et vous, votre bilan?

 

 

 

 

 

L’appel de Satan de Jean Vigne

 

L’Appel de Satan de Jean Vigne,

Publié aux éditions Pavillon noir,

2012, 383 pages.

 

 

 

 

Des rituels étranges, des meurtres sataniques, des infanticides, des individus crucifiés… une vague de,  crimes sans précédent submerge les cinq continents.
Le Vatican dépêche Pierre, l’un de ses théologiens, auprès d’Antonio Alonzo, lieutenant de police chevronné, afin de comprendre la folie qui s’empare de l’humanité.
L’enquête va les plonger dans les ténèbres d’écrits antédiluviens et les mettre sur la piste d’un ennemi dont l’ombre menaçante plane au-dessus d’eux et dont personne n’ose prononcer le nom…

Grâce au concours organisé par Maureen du Bazar de la littérature, j’ai eu la chance de gagner L’appel de Satan de Jean Vigne qui plus est, dédicacé. Jean Vigne est un auteur que j’apprécie beaucoup notamment avec sa trilogie Néachronical (il me reste le dernier tome à me procurer!). J’étais donc curieuse de le lire dans un tout autre genre.

L’Appel de Satan est un thriller que je qualifierais d’ésotérique. En effet, on va y retrouver l’inspecteur Antonio Alonzo confronté à une série de meurtres tous plus horribles les uns que les autres et portant étrangement des marques de satanisme. Alors coup monté? Folie meurtrière? Satanisme avéré? Alonzo, flanqué d’un jeune prêtre envoyé par le Vatican, va mener l’enquête à sa sauce.

J’ai apprécié la manière dont les chapitres étaient présentés. L’intrigue alterne entre l’enquête menée par Alonzo et l’histoire d’un livre, le Cantus deorum Mali. Ce dernier serait une anti-bible, un anti-testament maudit qu’il serait impossible de détruire (au risque de voir le mal se propager). Ce sont donc des moines qui, de siècles en siècles, se le sont transmis afin qu’il ne tombe pas en de mauvaises mains. J’ai aimé ces différentes voyages dans le temps: les croisades, les guerres de religion, la seconde guerre mondiale. C’est assez bien amené et bien trouvé. L’histoire de ce livre maudit m’a beaucoup intriguée car il a une aura mystique assez mystérieuse. Malheureusement, je suis un peu restée sur ma faim. J’aurais vraiment aimé en savoir plus!

L’auteur relie donc l’existence de ce livre ancien aux séries de meurtres. Ces derniers ont tous un point commun: ils s’apparentent tous à des meurtres rituels sataniques avec crucifixion et compagnie. C’est là que l’on découvre le personnage d’Alonzo. C’est un flic plutôt baraqué, hanté par la perte de son amour Lorna. Insomniaque, torturé, il carbure au blanc sec dès le matin. Bon, si on passe outre le cliché du flic alcoolique, mal dans sa peau, le personnage d’Alonzo est assez intéressant car c’est un anti-héros, un loser. Il n’est pas vraiment beau, il est plutôt mal élevé et sa hiérarchie veut à tout prix le renvoyer dans un placard à balai. On s’y attache à ce personnage cabossé. Le personnage n’est peut-être pas encore bien défini. Il manque d’épaisseur mais on décèle déjà pas mal de potentiel. C’est là selon moi le point fort du roman.

En revanche, ce qui manque au roman, c’est un petit « je ne sais quoi » qui fait que l’on est transporté sur les lieux du crime, que l’on tourne les pages de manière fébrile en attente de la révélation. Comme le dit l’auteur lui-même, il s’agit pour lui d’un premier thriller. Il ne maîtrise donc pas encore tous les codes du genre et c’est bien normal! C’est peut-être ce qui m’a manqué, ce petit truc en plus pour que la mayonnaise monte.

L’Appel de Satan reste toutefois un thriller intéressant et bien construit. L’alternance entre les différentes époques m’a plu et le mystérieux livre maudit m’a vraiment captivée. A quand un autre roman avec le personnage d’Alonzo?

A l’irlandaise de Joseph O’Connor

 

 

 

A l’irlandaise de Joseph O’Connor,

Publié aux éditions Robert Laffont,

2016, 596 pages.

 

 

 

 » Ma tendre chérie « .
C’est ainsi que Billy Sweeney s’adresse à sa fille violée dans une station-service et depuis lors plongée dans le coma. Dans une longue lettre passionnée et mélancolique, il lui raconte son histoire et comment il a cherché à se venger de son agresseur. Billy se souvient de l’insupportable culot qui émanait de Donal Quinn le premier jour du procès. Il se souvient que c’est à ce moment-là qu’il a décidé de tuer le jeune homme.
Quand, le deuxième jour du procès, il apprend que Quinn s’est enfui, Billy se transforme en chasseur. Nuit après nuit, il traque le voyou évadé dans les bas-fonds de Dublin. Bientôt, le père meurtri et sa proie se retrouvent face à face dans une volière désaffectée. S’ensuit une confrontation entre deux hommes qui n’ont plus rien à perdre et rivalisent de cruauté.

Ce roman! Quelle claque! Je ne laisse aucun doute sur mon enthousiasme et mon admiration vis à vis de ce livre fort et poignant qui m’a pris aux tripes.

Le livre se découpe en trois parties. Dans la première partie, le lecteur fait la connaissance de Billy Sweeney. Il a entrepris de tenir une sorte de journal intime dans lequel il relate les journées de procès suite au viol de sa fille dans une station service par quatre types qui l’ont laissée dans le coma. Billy Sweeney est un homme bien seul. Sa fille aînée vit en Australie. Son ex-femme est morte. Dans ce journal, il s’adresse donc à Maeve, sa fille dans le coma. Il veut garder une trace de ces jours passés loin d’elle où les espoirs les plus fous sont permis. Puis il lui fait une promesse : retrouver Quinn, un des types qui a réussi à s’enfuir pendant le procès et le tuer.

Dans ce journal, Billy raconte sa solitude quotidienne. Son existence misérable à Dublin dans une grande maison qui se délabre de jour en jour. Il raconte à Maeve son enfance, la rencontre avec sa mère, Grace. Il évoque le Dublin des années 60: sa folle jeunesse, le poids de l’Église, l’alcoolisme de son père. Et puis son alcoolisme à lui, sa descente aux enfers, le divorce, les journées passées à son chevet et enfin la traque. Car Billy l’a promis: il retrouvera ce salaud de Quinn et le tuera comme un chien.

Les deuxième et troisième parties concernent la traque de Quinn et la confrontation entre les deux hommes. Cette dernière va prendre un tour totalement inattendu. Le talent de Joseph O’Connor se révèle ici. Il nous livre un texte d’une puissance incroyable en se livrant à un véritable tour de force. Qui devient bourreau? Qui devient victime? Certaines pages sont très dures. On souffre aux côtés de Billy mais aussi de Quinn et c’est là le vrai talent de l’auteur: perdre son lecteur qui ne sait plus vraiment pour quel personnage prendre parti. La vengeance du père se meut en drame psychologique, en thriller palpitant.

Joseph O’Connor nous donne à lire des personnages forts, imprégnés d’alcool, de rancœur, de violence. Pas de folklore irlandais bon marché ici mais des hommes blessés, traqués, bousillés par la société. Avec « A l’irlandaise », Joseph O’Connor livre un roman magistral.

Récits du Demi-Loup, Tome 3: Mers brumeuses de Chloé Chevalier

 

 

Récits du Demi-Loup, Tome 3: Mers brumeuses de Chloé Chevalier,

Publié aux Moutons électriques,

2017, 364 pages.

 

 

Crassu est un adolescent sourd. De Véridienne à Mercan, des côtes des Mers brumeuses aux Eponas en passant par la citadelle de Nül-Noch, le jeune homme découvre les intrigues de la cour. Dans l’Empire, Adelmor est parvenu à retourner la situation en sa faveur.

Les éditions Les Moutons électriques ont eu la gentillesse de m’envoyer le tome 3 des Récits du Demi-Loup. J’avais adoré le premier tome en découvrant la plume aguerrie de Chloé Chevalier. Le tome 2 avait confirmé le talent de l’auteur. Ce tome 3 emmène le lecteur un peu plus loin et prend des allures de Game of Thrones tant l’action politique et l’intrigue de cour se resserrent sur les protagonistes.

Cette chronique se fera en deux parties, la seconde dévoilant un morceau de l’intrigue.

Tout d’abord, la plume de Chloé Chevalier est toujours aussi belle, aussi travaillée. J’aime particulièrement l’univers qu’elle développe à travers un monde où chaque peuple possède son propre univers, son parler, ses habitudes. Le deuxième tome nous avait fait découvrir les plaines jaunes. Ici, nous passons beaucoup de temps aux Eponas du côté de l’armée des Chats ainsi qu’à Véridienne. C’est assez étonnant comment les mots, la langue de Chloé Chevalier permettent de faire résonner les ambiances. Ainsi, j’ai ressenti le froid, la brume, l’humidité de ces contrées comme si j’y étais. Nous découvrons aussi la forteresse abandonnée de Nül-Noch dans laquelle l’art des baladins et des troubadours trouve un point de chute bienvenu. 

Dans ce troisième tome, les choses se corsent et l’intrigue politique fomentée par Cathelle et Aldemor bat son plein. A la manière d’un jeu d’échecs, l’auteur concentre son talent dans une intrigue politique complexe. On ne sait plus vraiment qui tire les ficelles mais comme le conclut Cathelle à la fin du roman: « La monture s’est emballée, il faut la laisser nous emporter jusqu’à l’essoufflement de sa course ». Les dés sont jetés. Aucun personnage ne peut revenir en arrière et le piège semble se refermer sur Malvane et Calvina. A ces tensions politiques, l’auteur apporte des tensions sociales. Les femmes en rouge de Nersès réquisitionnent les vivres dans les villages au nom de Véridienne; la Preste mort fait des ravages; la guerre civile menace de plus en plus entre Eponas et Véridienne. Chloé Chevalier nous offre ici un vrai morceau de bravoure. Pas facile de concilier une intrigue politique complexe et solide avec une intrigue plus « personnelle » où les rancœurs de chacun dominent.

Du coté des personnages, ça bouge pas mal aussi. Attention, cette partie risque de vous dévoiler certaines choses si vous n’avez pas lu les tomes précédents. D’abord, le roman débute par l’arrivée de Crassu, fils sourd, adoptif de Nersès. C’est assez étonnant car j’avais considéré que ce personnage était plutôt secondaire dans les autres tomes. Ici, Crassu prend toute sa place et il devient évident que son futur potentiel d’héritier de Véridienne le place au cœur de l’intrigue. Crassu est peut-être l’un des personnages les plus attachants du récit. Il a dû surmonter sa surdité pour s’intégrer à la cour. Il est régulièrement l’objet de moquerie. A travers ce troisième tome, Crassu renonce à son enfance pour devenir un homme. Envoyé aux Eponas pour espionner Calvina, c’est là-bas qu’il se plaira le plus et qu’il trouvera enfin un peu de considération. Ce troisième tome fait office de roman d’apprentissage pour lui.

Enfin du côté de l’intrigue politique, les choses évoluent vite. Si j’ai été un peu perdue au début de ma lecture (le temps de remettre les choses en place), j’ai vite compris que Cathelle et Aldemor risquent fort d’être dépassés par leur soif de vengeance. La guerre civile menace mais bien plus grave encore, l’Empire de l’Est semble vouloir s’étendre de plus en plus tandis que la révolte des Comtes gronde en arrière-plan. Bref, l’ensemble est cohérent, diaboliquement complexe et Chloé Chevalier termine son récit en laissant de nombreuses questions en suspens.

Avec Mers Brumeuses, Chloé Chevalier montre que sa saga ne s’essouffle pas. Bien au contraire, elle prend de l’ampleur. Ce troisième tome est remarquable par la justesse de son intrigue et la manière dont les personnages sont dépeints. Outre, la beauté du texte, on peut saluer également le travail accompli sur la couverture et la carte intérieure effectués par Melchior Ascaride. J’ai hâte de découvrir la suite….

La Horde du Contrevent d’Alain Damasio

 

 

La horde du contrevent d’Alain Damasio,

Publié aux éditions Folio SF,

2015, 703 pages.

 

 » Imaginez une Terre poncée, avec en son centre une bande de cinq mille kilomètres de large et sur ses franges un miroir de glace à peine rayable, inhabité. Imaginez qu’un vent féroce en rince la surface. Que les villages qui s’y sont accrochés, avec leurs maisons en goutte d’eau, les chars à voile qui la strient, les airpailleurs debout en plein flot, tous résistent. Imaginez qu’en Extrême-Aval ait été formé un bloc d’élite d’une vingtaine d’enfants aptes à remonter au cran, rafale en gueules, leur vie durant, le vent jusqu’à sa source, à ce jour jamais atteinte : l’Extrême-Amont. Mon nom est Sov Strochnis, scribe. Mon nom est Caracole le troubadour et Oroshi Melicerte, aéromaître. Je m’appelle aussi Golgoth, traceur de la Horde, Arval l’éclaireur et parfois même Larco lorsque je braconne l’azur à la cage volante. Ensemble, nous formons la Horde du Contrevent. Il en a existé trente-trois en huit siècles, toutes infructueuses. Je vous parle au nom de la trente-quatrième : sans doute l’ultime. « 

La Horde du Contrevent est un roman de SF dont je vais essayer de parler tant bien que mal. Vous m’excuserez à l’avance si mon avis vous semble décousu. Saisir ce qu’est ce roman est déjà une belle gageure. Alain Damasio a écrit peu mais a écrit bien. Il nous livre ici un roman complexe, tissé d’une manière incroyable.

Je vais commencer par parler de la manière dont est fait le récit. Alain Damasio choisit de centrer son roman autour de 22 personnages. Ils auront tous la parole à un moment donné, certains plus que d’autres. Chaque personnage prend la parole à tour de rôle pour faire avancer le récit. Chaque paragraphe correspond à un personnage et cette prise de parole est matérialisée par un petit signe: une vague, un point virgule, l’oméga, un triangle, … Il suffit donc de se reporter au marque-page (très très précieux) vendu avec le livre pour savoir qui parle. Du reste, si le procédé peut au départ dérouter, je m’y suis fait très très vite. Cette manière de faire permet d’éclater le récit sous différents aspects et points de vue tout en le faisant avancer normalement. Chapeau bas pour la technique narrative hyper bien maîtrisée. Mais l’attrait de ce bouquin ne s’arrête pas là.

Alain Damasio plonge son lecteur au cœur d’un univers complexe, ouvragé et riche de sens. La 34ème Horde du contrevent arpente la terre en quête de l’extrême-amont et des neuf formes du vent. Cette horde composée de 22 personnages qui vont du traceur à la feuleuse, de l’autoursier au croc, doit relier à pied et uniquement à pied l’extrême-amont, lieu mythique et légendaire, imaginé comme paradisiaque que personne n’a jamais visité. Chaque siècle voit sa horde tenter d’atteindre cet endroit extraordinaire. Toutes ont échoué jusque là mais Golgoth, le traceur de la 34ème horde est bien décidé à mener sa quête jusqu’au bout. J’ai été happée par cette quête mystérieuse pleine de dangers qui voit les morts s’accumuler au fil des épreuves. Le conseil que je donnerais (mais il est difficile à respecter) serait de ne s’attacher à aucun personnage car l’auteur ne leur fait aucun cadeau!!

Les personnages justement, parlons-en. Alain Damasio tient le pari de nous y attacher fortement. Quel que soit leur rôle dans la horde ou leur caractère, je les ai tous apprécié! Là aussi, il s’agit d’un tour de force incroyable. Si au départ, le lecteur est décontenancé par les noms, les rôles de chacun, il repère assez vite leurs personnalités. Au fur et à mesure de la quête, on découvre le passé des uns et des autres, leur histoire, leur désir, leur envie. Golgoth, traceur et chef de la horde, m’a scotchée avec ses manières violentes et bourrues. Je retiens son sempiternel « puteborgne ». Caracole, le troubadour, est un personnage incroyable de sagacité. Il dégage une présence forte, entouré de mystère qui s’épaissit de plus en plus pour lui. Sov, le scribe m’a émue jusqu’aux larmes. Chaque personnage est extraordinaire, irremplaçable, attachant.

Enfin, Alain Damasio nous promet l’aventure avec ce roman. J’ai été un peu perdue au début du livre, je l’avoue, et j’ai dû dépasser les 100 premières pages pour vraiment être accrochée. C’est une lecture exigeante et ardue mais tellement addictive! L’auteur possède un sens du récit incroyable. Si vous aimez les aventures, les vraies, alors foncez sur ce bouquin. Les personnages seront confrontés aux vents les plus violents qu’on puisse imaginer; ils traverseront « la flaque »; subiront l’épreuve de la tour de la fontaine. Au milieu de tout ça, Alain Damasio développe un imaginaire complexe où le vif de chacun, sorte d’énergie vitale, peut se réincarner; où les chrones divers et variés peuvent bouleverser la vie d’un personnage; où les fréoles et les racleurs peuvent vous aider ou vous assassiner. Bref, j’ai complètement accroché au concept de l’auteur même si certains passages sont restés obscurs pour ma petite caboche.

La Horde du Contrevent est un roman SF inclassable, complexe et exigeant. J’ai adoré voyager aux côtés de cette horde guidée par le vent. Laissez-vous conter cette histoire incroyable et prenez part à la 34ème horde!