Les Nocturnes de Tess Corsac

 

 

 

Les Nocturnes de Tess Corsac,

Publié aux éditions Lynks,

2018, 370 pages.

 

 

125 Rouges. 125 Verts. 250 amnésiques. Et combien de Nocturnes ? Nous avons cherché par tous les moyens à découvrir pourquoi nous étions enfermés ici. Si seulement nous avions su… Aurions-nous quand même été jusqu’au bout ?
Nous avons cherché par tous les moyens à découvrir pourquoi nous étions enfermés ici. Si seulement nous avions su… Aurions-nous quand même été jusqu’au bout ? Un nom, un bloc, une couleur d’uniforme : Rouge ou Vert. Ce sont les seules informations dont disposent les deux-cent-cinquante pensionnaires de la Croix d’If, entrés dans l’institut sans le moindre souvenir et sans opportunité de sortir. Natt Käfig est un Rouge du bloc 3A. Il est le dernier à avoir vu Laura, une Verte, avant sa mystérieuse disparition. Il se fait approcher par un groupe d’élèves… Qui sont ces  » Nocturnes  » qui ont besoin de son aide et qui pensent que Laura avait découvert les raisons de leur présence dans l’institut ? Rouges et Verts vont devoir collaborer pour percer le secret de la Croix d’If et échapper à l’administration. Y parviendront-ils en apprenant qu’ils sont prisonniers pour des motifs différents ?

Avec ce résumé mystérieux et cette couverture magnifique, je ne pouvais que succomber à l’appel des Nocturnes. Un institut en pleine nature, 125 Verts et 125 Rouges pour la plupart des ados, la disparition de l’une d’eux. Pourquoi sont-ils enfermés ici? Pourquoi leur manque-t-il certains pans de leur mémoire? Et surtout qui sont ces Nocturnes? Pourquoi veulent-ils savoir?

Tess Corsac sait où elle mène ses personnages. Au départ, à l’image de Natt, le narrateur, le lecteur est perdu, perplexe. Quelles expériences fait-on subir aux élèves de cet institut? Pourquoi la disparition de Laura met-elle en émoi tous les médecins et les professeurs? On flotte dans un brouillard épais et glacé à l’image de cette nature sauvage et rude qui cerne les murs de l’institut. Et puis peu à peu, en soulevant un pan du voile, on comprend.

Les Nocturnes c’est un roman sur le pouvoir de la connaissance. Pourquoi vouloir savoir ce que tout le monde refuse de voir, de reconnaître? Pourquoi vouloir prendre des risques là où on pourrait rester au chaud, au calme? Qu’apporte la connaissance finalement? Natt va faire partie de ceux qui veulent savoir, qui cherchent à connaître la vérité, pour ne plus rester ignorant. Tess Corsac amène les choses petit à petit sans que l’on s’en doute vraiment jusqu’à ce que tout nous saute au visage. J’ai d’abord été sceptique sur l’intrigue que je trouvais trop convenue, trop vue et puis je me suis laissée complètement happer par ce récit qui met en jeu des questions cruciales.

Pourquoi veut-on savoir mais surtout doit-on tout savoir? Est-ce que Natt aurait mieux fait de ne pas savoir pourquoi il est Rouge et pas Vert? Un peu comme Adam et Eve qui déclenche l’ire de Dieu en voulant savoir, Natt et ses amis Les Nocturnes vont déclencher une véritable guerre en accédant au savoir. J’ai trouvé vraiment passionnant de suivre ces personnages en proie à leurs affres intérieures. Il y a ceux qui sauront composer avec la vérité et ceux qui ne s’en remettront pas.

Sans temps mort, l’intrigue est menée sur un rythme soutenu qui fait progresser le lecteur de découverte en découverte. Il a été difficile de lâcher ce roman pour me consacrer à autre chose. Une fois refermé, l’histoire me laisse encore avec beaucoup de questions en suspens. Qu’aurais-je fait à la place de Natt? Aurais-je voulu savoir?

Les Nocturnes est un roman intelligent et bien construit qui questionne le lecteur sur ses choix les plus intimes. Lisez-le!

Publicités

Le bruissement des feuilles de Karen Viggers

 

 

 

Le Bruissement des feuilles de Karen Viggers,

Publié aux éditions Les Escales,

2019, 426 pages.

 

Miki, dix-sept ans, vit coupée du monde depuis l’incendie qui a coûté la vie à ses parents. Sous le joug de son frère Kurt, un chrétien fondamentaliste, elle travaille comme serveuse dans leur restaurant et le soir, se rêve en héroïne de romans. Lors d’une escapade secrète en forêt, elle fait la rencontre de Leon, un garde forestier tout juste installé en Tasmanie. Les deux jeunes gens se donnent alors une mission extraordinaire : sauver les diables de Tasmanie de l’extinction.
Au coeur de paysages somptueux, le combat inoubliable d’une jeune fille pour protéger la nature et se sauver elle-même.

Le Bruissement des feuilles est un très beau roman qui parle d’écologie mais aussi des relations familiales et filiales. C’est un roman qui nous raconte l’envol de plusieurs êtres et leur besoin de liberté.

D’un côté, il y a Leon. Il quitte le nid familial pour la première fois. Il devient garde forestier en Tasmanie, délaissant ainsi son île de Bruny et ses parents notamment sa mère. Dans la petite ville dans laquelle il vit, il doit trouver ses marques et enfin accepter de se dire qu’il ne peut pas sauver tout le monde.

Miki a perdu ses parents dans un incendie. Depuis, elle vit avec Kurt, son frère qui régente sa vie entière. Elle n’a pas le droit de sortir, de parler aux clients de leur restaurant. Elle vit sous cloche, coupée du monde. Sa seule bulle d’oxygène est sa sortie une fois par semaine, dans la forêt lorsqu’elle accompagne son frère.

Miki et Leon vont se rencontrer et ce sont les diables de Tasmanie qui vont les réunir un peu par hasard. A l’image de ces animaux, condamnés à plus ou moins terme s’ils ne sont pas extraits de leur milieu, Leon et Miki doivent eux aussi parvenir à gagner leur liberté. Elle n’est pas du même enjeu bien sûr pour les deux personnages mais elle est toute aussi importante. Karen Viggers nous offre ici la quête d’indépendance de deux personnages aussi attachants l’un que l’autre. L’histoire de Miki est révoltante. On voit cette jeune fille évoluer au fil des pages et se rendre compte que l’emprise de son frère n’est pas normale.

L’auteur nous offre aussi un magnifique portrait de jeune femme qui s’émancipe grâce aux livres. Elle rend un vibrant hommage à la littérature en mettant entre les mains de Miki des romans qui peuvent changer une vie tels que Les Hauts de Hurlevent ou encore Le vieil homme et la mer.

J’ai aimé aussi découvrir dans cette histoire la vie d’une petite ville de Tasmanie. Toute l’économie se joue autour de la forêt avec d’un côté ceux qui la préservent pour en faire un sanctuaire et ceux qui la détruisent. Karen Viggers tente de sensibiliser son lecteur aux problèmes de la déforestation des forêts sans tomber cependant dans la démonstration magistrale ou le moralisme bon marché. J’ai aimé ce côté du roman car j’ai été totalement dépaysée et que l’intrigue prenait un air très exotique à mes yeux.

Le seul bémol pour moi concerne certains personnages que je trouve trop manichéens et parfois très stéréotypés, enlevant de la nuance à leur jeu.

Le Bruissement des feuilles est un beau roman qui souffle un vent de liberté sur des personnages attachants.

Les Trois sœurs de May Sinclair

 

 

 

Les Trois Sœurs de May Sinclair,

Publié aux éditions de L’Archipel,

2019, 354 pages.

 

Mary, Gwendolen et Alice sont les filles de James Cartaret, pasteur du village de Garth, dans le High Moor. Ce père rigide et macho leur impose une discipline de fer. Les trois sœurs étouffent sous cette chape puritaine, génératrice de frustrations. Quand le docteur Stephen Rowcliffe s’installe en ville, il apparaît comme la lueur d’espoir qui pourrait sortir les jeunes femmes de leur torpeur.
Cet homme expérimenté éveille en elles une passion trop longtemps étouffée, qui surgit comme la révolte d’une sensualité bridée par la morale religieuse et sociale. Alice, surtout, la plus jeune, semble incapable de résister aux tourments de sa chair. Sa souffrance est si vive qu’elle tombe gravement malade et que l’on doit appeler à son chevet… le Dr Rowcliffe. Mais celui-ci tombe amoureux de Gwenda au premier regard.
Tandis que Mary, la plus sage, attend son heure…

Les éditions de L’Archipel m’ont permis de piocher dans leur catalogue. Quand j’ai vu ce titre, j’ai craqué. En effet, May Sinclair est présentée comme la digne héritière des sœurs Brontë! Avec une telle accroche, je ne pouvais que me précipiter sur ce roman à la couverture tellement belle!

May Sinclair place son intrigue en Angleterre dans la petite ville de Garth. Le pasteur Casteret s’y est nouvellement installé avec ses trois filles: Gwendolen (dite Gweda), Mary et la dernière Alice. Mais dans cette petite ville, les trois filles s’ennuient. Leur seul espoir est de séduire le médecin, Steven Rowcliffe, et tout est bon pour se faire remarquer de lui…

Sous couvert d’une intrigue plutôt banale, May Sinclair fait de la vie des trois sœurs Carteret une histoire passionnante. Et je peux l’affirmer aussi: elle se place dans la même lignée que les sœurs Brontë. Elle place d’abord ses personnages dans une petite ville de province dans laquelle il ne se passe rien. Alice est à l’origine du déménagement. Qu’a-t-elle donc fait pour être ainsi punie? Les trois sœurs sont sous la garde de leur père, le pasteur Carteret. C’est un homme froid, imbu de lui-même, tellement ennuyant! Il tente de tenir tête à ses filles mais finit par se tourner en ridicule. Il m’a beaucoup fait penser au personnage de Collins dans Orgueil et Préjugés.

Les trois sœurs sont ensuite très différentes. Ma préférée reste Gwenda qui voit en Garth la possibilité d’échapper à son père et de trouver une certaine liberté. Elle parcourt sans cesse la campagne, traversant les champs et les landes désertes. C’est celle qui fait le plus preuve d’indépendance et d’intelligence.

L’intrigue va rapidement tourner autour du Docteur Rowcliffe, seul bon parti de la région, représentant pour les filles l’opportunité de s’extraire de leur condition. May Sinclair traite son histoire avec beaucoup d’intelligence. Elle entraîne son lecteur dans une intrigue qui finit de manière bien cruelle et à laquelle on ne s’attendait pas du tout. J’ai tout simplement adoré! Dès les premières pages, j’ai été happée par ce récit qui montre une fois de plus les destins brisés de trois sœurs, qui subissent leur condition, car nées femmes. A aucun moment, on ne tombe dans la romance mièvre. A l’instar d’une Jane Austen ou d’une sœur Brontë, May Sinclair nous entraîne dans les méandres du cœur humain et de la passion avec beaucoup de talent.

Les Trois sœurs est un magnifique roman qui saura ravir les lecteurs des Brontë. A découvrir de toute urgence!

Grossir le ciel de Franck Bouysse

 

 

 

Grossir le ciel de Franck Bouysse,

Publié aux éditions Le Livre de Poche,

2016, 285 pages.

 

L’abbé Pierre vient de mourir. Gus ne saurait dire pourquoi la nouvelle le remue de la sorte. Il ne l’ avait pourtant jamais connu, cet homme-là, catholique de surcroît, alors que Gus est protestant. Mais sans savoir pourquoi, c était un peu comme si l’ abbé faisait partie de sa famille, et elle n est pas bien grande, la famille de Gus. En fait, il n’ en a plus vraiment, à part Abel et Mars. Mais qui aurait pu raisonnablement affirmer qu’ un voisin et un chien représentaient une vraie famille ? Juste mieux que rien. C’ est justement près de la ferme de son voisin Abel que Gus se poste en ce froid matin de janvier avec son calibre seize à canons superposés. Il a repéré du gibier. Mais au moment de tirer, un coup de feu. Abel sans doute a eu la même idée ? Non. Longtemps après, Gus se dira qu’ il n’aurait jamais dû baisser les yeux. Il y avait cette grosse tache dans la neige. Gus va rester immobile, incapable de comprendre. La neige se colore en rouge, au fur et à mesure de sa chute. Que s’est-il passé chez Abel ?

Quelle claque! Quel roman brillant! Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas ressenti ça pour un livre, un polar noir qui vous prend aux tripes et ne vous lâche plus, instillant un climat de peur, de suspicion.

Grossir le ciel est un polar qui se déroule dans les Cévennes. Abel et Gus sont voisins. Tous les deux fermiers, ils habitent aux Doges, coin reculé avec pour seul décor les champs et la forêt. Tous les deux vieux garçons, ils se tiennent compagnie de temps en temps, buvant ensemble, sans jamais pourtant se parler comme de vrais amis.

Un jour, Gus part à la chasse aux grives. C’est l’hiver, il fait froid, il neige, il n’y a pas un bruit sauf celui, soudain, d’un coup de fusil. En s’approchant de chez Abel, Gus découvre une grande tache de sang. Le sang d’un animal ou celui d’un homme? Alors le doute s’installe chez Gus peu à peu…

Franck Bouysse mène son polar d’une main de maître. En quelques pages, il fait monter la tension entre les personnages. C’est noir, c’est rude, c’est violent à l’image de ces deux personnages et de ce coin de France où ils vivent, coupés de tout. Il ne s’y passe pas grand chose, certes, mais l’auteur nous fait sentir la vie choisie par Gus et Abel: une vie âpre, faite de sacrifice et de rêves avortés.

L’auteur possède une plume incroyable faite d’images très fortes et très parlantes qui restent gravées longtemps dans la mémoire du lecteur. La scène du faon m’a fendu le cœur. Franck Bouysse est capable de faire ressortir la beauté de la noirceur la plus totale. Car de noirceur, il va en être question.

Et puis, il y a toutes ces révélations qui se font au fur et à mesure. Comme Gus, j’ai été aveuglée et surprise jusqu’à la toute fin du roman. J’ai été soufflée par la fin de ce livre, mise à terre, ébahie.

Grossir le ciel est un véritable coup de cœur, un coup de poing. Un polar dense et noir à lire absolument!