La Mante nue de Luca Tahtieazym

La Mante nue de Luca Tahtieazym,

Publié aux éditions Inceptio,

2021, 392 pages.

Juliette, une mystérieuse joueuse d’échecs, se bat pour innocenter Gabriel, suspecté d’être le monstre ayant massacré une jeune Rochelaise, trois ans plus tôt. Intransigeante dans le jeu comme dans sa quête, elle n’a qu’une seule issue pour étouffer définitivement tout soupçon : identifier le véritable assassin. Mais le sort a ses cibles et pour les accompagner dans ce cauchemar, vous devrez retenir votre respiration, cesser de trembler, puis remonter le temps.

La mante nue est un roman construit à rebours. Tout commence avec la fin. Attendez! Quoi? On connaît l’identité du tueur et la victime? Et oui, dès l’épilogue, qui apparaît à la place du prologue, on sait qui meurt et qui commet le meurtre mais on ne sait pas pourquoi…

L’auteur va alors remonter le temps. On commence par la fin pour découvrir une explication à ce début de roman pour le moins abrupt. On y fait la connaissance de Juliette, folle amoureuse de Gabriel. Ce dernier a été accusé (puis blanchi) du meurtre sordide d’une jeune femme, retrouvée découpée dans une casse. Le film se rembobine et on suit, à rebours, l’histoire d’amour de ce couple.

Juliette est un personnage très énigmatique qui dès le début m’a vraiment interpellée. C’est sur elle que repose le roman finalement et lorsqu’on découvre son histoire, on ne peut être que surpris. Elle se bat pour innocenter Gabriel, prenant les coups, encaissant les menaces. On se demande bien d’où lui vient cette passion des échecs. C’est un personnage mystérieux et bluffant d’un bout à l’autre du roman.

Mais le plus impressionnant dans ce roman reste sa construction, sorte de puzzle qui s’éclaire lorsqu’on parvient au prologue final! J’ai adoré, j’ai été bluffé et c’est un roman que j’aimerais relire pour enfin pouvoir tout remettre dans l’ordre maintenant que je connais le fin mot de l’histoire. L’auteur nous mène en bateau avec panache d’un bout à l’autre et ça fait du bien.

La mante nue est un thriller bien ficelé, au déroulé original que je recommande vivement.

Nous sommes les chasseurs de Jeremy Fel

Nous sommes les chasseurs de Jeremy Fel,

Publié aux éditions Rivages,

2021, 720 pages.

« Nous sommes les chasseurs » est le troisième roman de Jeremy Fel et sonne comme un lointain écho des deux précédents. Explorant, une fois de plus, le thème du Mal, l’auteur propose au lecteur un ouvrage audacieux. Certains seront déconcertés par la forme: entre thriller et nouvelles, Jeremy Fel apprivoise le Mal sous toutes ses formes.

A travers dix chapitres, dix récits différents, qui ne se ressemblent pas mais qui se font tous écho un moment ou un autre, l’auteur met en scène des « chasseurs », ces personnages habités par le Mal. Le lecteur navigue à des époques différentes, rencontrent des personnages issus de tous milieux sociaux: des bien nés, des malheureux, des sacrifiés. Cette manière de faire peut laisser certains perplexes, surpris. J’ai pourtant aimé suivre tous ces personnages à travers ces histoires où revient souvent le thème de la sorcellerie ou encore de la manipulation, de l’ascendant psychologique.

La réalité y côtoie la fiction. Grégory Fel, alter ego de Jeremy, y tient une place importante: un autre moi ambivalent, un double troublant. Jeremy Fel nous perd dans les méandres de ses histoires, tissant des liens fins comme ceux d’une toile d’araignée. Il s’agit de se laisser faire, de ne pas forcément vouloir tout saisir, tout comprendre. Où est le vrai? Où est le faux? Peu importe au final.

J’en retiens une lecture sombre et dense, parfois exigeante mais terriblement addictive. Tel un peintre, Jeremy Fel déploie une palette de couleurs qui va du thriller au récit fantastique en passant par la science-fiction et le roman initiatique. On goûte un peu de tout avec toujours cette saveur inimitable qui fait qu’on reconnaît sa plume. L’imagination se fait parfois folle et galopante avec un hommage en bonne et dur forme au maître Stephen King.

Roman multiple, inclassable, « Nous sommes les chasseurs » est une œuvre monstrueuse, hallucinée et incroyable.

Seuls les vivants de Lou Berney

Seuls les vivants de Lou Berney,

Publié aux éditions Harper Collins,

2021, 471 pages.

À l’été 1986, deux tragédies secouent Oklahoma City.
Six employés de cinéma sont tués dans un vol à main armée. Un seul survit. Au même moment, une adolescente disparaît pendant la foire annuelle de l’État.
Vingt-cinq ans plus tard, les réverbérations de ces affaires non élucidées résonnent encore dans la vie des survivants. La nouvelle enquête de Wyatt, détective privé à Las Vegas, le renvoie vers ce passé qu’il a tenté de fuir, et au mystère du vol à main armée qui a coûté la vie à ses amis. Quant à Julianna, elle est hantée par ce soir où sa sœur Geneviève s’est volatilisée pour ne plus jamais revenir.
Alors que l’enquête de Wyatt se complique et que Julianna tente d’obtenir des réponses de la part d’un fantôme, des secrets commencent à émerger du passé.

Été 1986, Oklahoma City: six employés de cinéma sont assassinés lors d’un braquage qui tourne mal. Seul l’un deux survit. Parallèlement, Julianna perd sa sœur, Genevieve, lors de la foire annuelle de la ville. Elle disparaît sans laisser de traces. Vingt-cinq ans plus tard, Wyatt, détective à Vegas, est appelé pour enquêter à Oklahoma City, cette ville qu’il a fuie. Julianna cherche toujours sa sœur…

Ce polar est bâti comme je les aime. Deux histoires, bien différentes ici et qui n’ont presque rien en commun, mais des aller et retour entre l’enquête actuelle et le passé des personnages. Chaque personnage, Wyatt ou Julianna, tentent d’avancer malgré les blessures. Il y a d’abord cette vieille enquête liée au cinéma. Wyatt se demande toujours comment les tueurs ont fait pour y pénétrer; Julianna, elle, ne veut pas croire que sa sœur a simplement disparu comme ça, sans laisser de trace.

« Seuls les vivants » est un polar qui prend son temps pour nous plonger dans une ambiance douce-amère. Les chapitres alternent entre l’histoire de Julianna et celle de Wyatt. Il ne faut pas être pressé pour en savoir plus. C’est un polar ici dans toute sa splendeur avec enquête, fausses pistes et interrogatoires. C’est peut-être ce qui peut en décourager plus d’un mais j’ai adoré, pour ma part, ce parti pris. Ce sont finalement les personnages qui sont le plus intéressants. D’abord et avant tout Wyatt, ce détective privé au passé qui lui revient sans cesse en pleine tête comme un boomerang. Je l’ai adoré parce qu’il est cynique, plein de répartis et de morgue. Il y a ensuite Julianna qui, à trente-huit ans s’accroche toujours, ne perd pas espoir dans sa recherche pour cette sœur qui était tout pour elle. Il y a aussi Genevieve, la disparue. Certains diront qu’elle était une fille « facile » et qu’elle l’a bien cherché. Il y a enfin la ville d’Oklahoma City qu’on imagine sans mal vieillotte, à l’écart et offrant peu de perspectives à tous ces jeunes en 1986.

Certains n’apprécieront pas les longueurs; d’autres resteront sur leur faim quant au dénouement. J’ai aimé ce livre parce qu’il met en scène des écorchés vifs avant toute chose et qu’il touche du doigt l’âme humaine.

Seuls les vivants est un roman tragique d’une noirceur d’encre.