La peste écarlate de Jack London

 

 

 

La Peste écarlate de Jack London,

Publié aux éditions Librio,

2018, 110 pages.

 

Un ancien professeur d’université erre en compagnie de ses petits-enfants, revêtus de peaux de bêtes, dans un paysage désolé. Celui de la baie de San Francisco, ravagée soixante ans auparavant par un terrible fléau. Nous sommes en 2013. Quelques hordes subsistent, et de rares survivants tentent de raconter le monde d’avant à des enfants qui ne savent même pas compter. La seule issue est de reprendre depuis les commencements la marche vers la civilisation perdue.

Cette courte nouvelle de Jack London a le mérite de nous faire découvrir un autre versant de cet immense écrivain. Souvent cité pour ses romans mettant en scène les grands espaces et ses animaux, Jack London nous livre ici un récit brut et cru: celui de la fin de l’Homme. A force d’avoir trop exploité, d’avoir trop asservi, les hommes sont un jour punis de leur orgueil. Tel un châtiment divin, la peste écarlate tue par millions, laissant une planète exsangue et déserte.

En 2073, un vieillard raconte à son petit-fils comment la peste écarlate a décimé la population mondiale apportant souffrance et avanie. Avec précision, sans ambages, Jack London nous fait le récit glaçant d’une société à l’agonie. Le vieil homme, ancien universitaire, raconte comment la civilisation a été engloutie. Il parle de l’électricité, de la domestication des espèces, de l’art, de l’écriture, des avions et des téléphones. Une histoire qui a peu de sens pour les enfants qui écoutent, l’homme étant revenu à un stade primitif où son seul souci est de survivre aux clans ennemis et aux animaux sauvages. Il dessine un univers dystopique dans lequel l’homme est redevenu une proie, où la cruauté est le mot d’ordre, où l’amour et l’art n’ont plus de place.

Jack London nous livre ici une réflexion moderne qui prend tout son sens dans notre société. Il n’est jamais moralisateur mais expose une histoire brute et sincère dans laquelle chacun peut se projeter. Quand l’homme perd son humanité, alors tout peut arriver…

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Mansfield Park de Jane Austen

 

 

 

Mansfield Park de Jane Austen,

Publié aux éditions 10/18,

510 pages, 1996.

 

 

Fanny Price est issue d’une famille pauvre qu’elle quitte à l’âge de dix ans pour vivre avec son oncle et sa tante, Sir Thomas et Lady Bertram, à Mansfield Park. Sir Thomas désire en effet aider Mrs. Price, la mère de Fanny et la sœur de Lady Bertram, en prenant en charge l’éducation de Fanny.

Celle-ci est donc élevée avec ses cousins, légèrement plus âgés qu’elle, Tom, Edmund, Maria et Julia, mais il lui est presque constamment rappelé qu’elle leur est inférieure. Seul Edmund fait preuve de gentillesse à son égard; Maria et Julia la méprisent, Tom ne lui prête pas attention. Fanny maintient une correspondance régulière avec son frère William, officier de la Royal Navy. Elle acquiert en grandissant, notamment au contact d’Edmond, un sens moral qui lui sert de guide pour toute chose. La gratitude et l’affection qu’elle éprouve à l’égard de son cousin se transforment au fil des ans en un amour qu’elle garde secret.

C’est avec un très grand plaisir que j’ai lu ce roman en lecture commune avec Bénédicte du blog La bibliothèque de Bénédicte. Nous nous sommes laissés quelques semaines pour dévorer cette belle brique, ultime roman achevé par Jane Austen. Si j’ai aimé l’intrigue du livre, ce n’est cependant pas un coup de cœur pour moi.

L’héroïne Fanny Price est issue d’un milieu plutôt modeste. Aînée de neuf enfants, elle est accueillie à Mansfield Park par son oncle Sir Thomas, sa tante et ses deux cousins Edmund et Tom. Ceux-ci vivent dans l’opulence et Mansfield Park est un domaine magnifique et immensément grand. Fanny débarque donc dans un univers qui ne lui est pas du tout familier. Introvertie et timide, elle découvre les codes d’un univers dans lequel ses cousins et cousines évoluent avec grâce. La jeune Fanny est vite cantonnée à tenir compagnie à ses tantes qui ne peuvent se passer de ses services. Pourtant tout va changer quand les Crawford s’installent dans le voisinage. Fanny, en bonne observatrice, sera aux premières loges des intrigues amoureuses qui se feront et se déferont.

Si Mansfield Park n’est pas un coup de cœur pour moi c’est parce que l’héroïne Fanny est bien trop disciplinée et timide à mon goût. J’avais même parfois l’impression d’avoir affaire à une cruche, une empotée même si le dessein de Jane Austen n’est pas du tout celui-là. C’est un personnage qui subit plus qu’elle n’agit, attendant que les événements tournent en sa faveur. On pourrait dire que cette Fanny est bien brave. Malgré tout, elle garde une certaine candeur touchante.

Si je suis assez sévère avec Fanny c’est aussi parce que l’époque dans laquelle elle vit ne lui laisse que peu de choix. Mal née, elle ne peut qu’espérer faire un bon mariage. C’est assez désespérant de constater qu’à l’époque, une femme n’a point de salut hors mariage. Fanny sert de dame de compagnie à ses tantes tandis qu’autour d’elle le monde s’agite. Ses cousines font des rencontres amoureuses mais Fanny reste secrète et en retrait. Quand un jeune homme semble tomber amoureux de Fanny, son oncle Thomas tente par tous les moyens de la pousser dans les bras de ce prétendant qu’elle n’aime et n’estime pas! La scène paraît choquante aujourd’hui mais tellement banale à l’époque.

Loin de dénoncer ces travers qui étaient sont lot quotidien, Jane Austen nous montre une héroïne droite dans ses bottes, fidèle à ses principes et à son premier amour qu’elle garde secret. La fin du roman m’a même déconcertée car en trois pages, l’auteur résout tous les problèmes de son personnage.

Le personnage qui m’a finalement le plus conquis est la tante de Fanny, Mme Norris. C’est l’équivalent féminin du révérend complètement stupide d’Orgueil et préjugés. La retrouver à chaque chapitre était un régal tant sa bêtise était grande. En bonne observatrice de la société, Jane Austen ne laisse rien passer pour le plus grand plaisir de son lecteur.

Mansfield Park n’est donc pas mon roman austenien préféré. L’héroïne trop effacée du roman ne m’aura pas contentée. Cependant, voir évoluer les personnages dans l’Angleterre cossue du 19ème siècle est toujours un régal pour moi!

Je vous invite à aller lire le billet de Bénédicte.

Mad de Daphné du Maurier

 

 

Mad de Daphné du Maurier,

Publié aux éditions du Livre de Poche,

1983, 347 pages.

Par un beau matin d’hiver, dans le tranquille pays de Cornouailles, Mad, appelée plus protocolairement Madame, se réveille en proie à de terribles angoisses. La radio et le téléphone ne fonctionnent plus, un navire de guerre est amarré dans la baie et des soldats américains, l’arme au poing, marchent vers la maison. Quel effroyable événement secoue ce monde où le Président Mao est mort, où la Grande-Bretagne a quitté le marché commun pour former avec les États-Unis une fédération politique, militaire et économique ? Tout cela est-il seulement réel ?

Trouvé totalement par hasard dans la bibliothèque de mes parents, j’ai découvert Mad de Daphné du Maurier. Inconditionnelle de l’auteur, c’était un des rares titres que je n’avais pas encore lu. Avec ma vieille édition du livre de poche datant de 1983, j’ai passé un excellent moment. Si la quatrième de couverture reste assez sibylline, il faut lire Mad pour passer un bon moment et retrouver la plume de l’auteur en très grande forme.

Mad se passe d’abord en Cornouailles, dans un manoir, sur une lande un peu à l’écart de la ville. La brume, la pluie, le vent entourent cette maison à part dans laquelle vit Mad et ses enfants. Mad est la grand-mère de Emma. C’est Emma qui lui a donné ce surnom, s’amusant, quand elle était petite, à ce que tout le monde lui donne du « Madame ». Mad est un personnage comme seule sait en créer Daphné du Maurier. Octogénaire, ancienne vedette de théâtre, elle a adopté six garçons avec lesquels elle vit. Ces six garçons sont tous des rescapés: abandonnés par leurs parents, maltraités, Mad les a pris sous son aile. Aidée de Dottie, sorte de gouvernante et cuisinière, les deux femmes mènent leur maison de main de maître.

Dès les premières lignes, l’auteur nous embarque aux côtés d’Emma, dans cette ambiance un peu fofolle où les enfants vivent comme ils l’entendent, heureux, dans la campagne. Mais l’équilibre va vitre être rompu par l’arrivée d’avions américains et de soldats. Secrètement, le gouvernement anglais a signé un pacte avec les États-Unis pour fonder l’EURU: un nouveau pays regroupant l’Angleterre et les USA. Les GI se comportent alors en terrain conquis, comme seuls, eux, savent le faire. Mais une série d’événements va perturber ce bel équilibre. Daphné du Maurier est précurseur ici puisqu’elle imagine un Royaume-Uni à l’agonie après être sorti de l’Union européenne – le fameux Brexit -, se tournant alors vers ses voisins américains pour s’en sortir.

La situation politique bascule alors quand Andy, l’un des fils adoptif de Mad, tue un officier. La colère gronde chez les Américains et comme en temps de guerre, la population est mise à rude d’épreuve: rationnements, interrogatoires, coupures d’électricité. Tout est fait pour forcer les habitants de la petite ville à livrer le coupable.

Derrière cette réflexion politique qui amène à se demander qui est le dominant et qui est le dominé, Daphné du Maurier pose aussi la question de la culpabilité car le criminel de l’intrigue est Andy, un enfant de 12 ans. Emma, en proie elle aussi avec la culpabilité, va devoir vivre avec le mensonge et sa conscience. Une fois de plus, l’auteur mène son intrigue avec brio. Je ne pensais pas que l’histoire allait prendre cette tournure lorsqu’elle bascule dans une sorte d’horreur quotidienne.

Mad est un roman fort qui interroge sur la question de la culpabilité, du poids du mensonge. Daphné du Maurier mène son intrigue avec talent et confirme qu’elle maîtrise bien des sujets…

La servante écarlate de Margaret Atwood

 

 

La Servante écarlate de Margaret Atwwod,

Publié aux éditions Robert Laffont,

522 pages, 2017.

 

Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l’Ordre a été restauré. L’État, avec le soutien de sa milice d’Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d’un Évangile revisité. Dans cette société régie par l’oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, tout de rouge vêtues. L’une d’elle raconte son quotidien de douleur, d’angoisse et de soumission. Son seul refuge, ce sont les souvenirs d’une vie révolue, d’un temps où elle était libre, où elle avait encore un nom.

J’ai succombé moi aussi à l’appel du roman de Margaret Atwood dans ces temps troublés où la place de la femme est plus que jamais remise en question. Je ne résumerai pas ici le livre tant j’aimerais que chacun le découvre à sa façon. Je livrerai seulement mes sentiments sur cet ouvrage fort et poignant.

Margaret Atwood plonge son lecteur dans une dystopie où la femme n’a plus vraiment de place ou si elle en a une, elle est bien définie. A Gilead, ville du Maine des États-Unis, le lecteur fait la connaissance de Defred. C’est une servante écarlate, autrement dit, elle appartient à une famille, plus particulièrement au Commandant. En réalité, c’est son corps qui appartient au Commandant. Une terrible épidémie empêche la plupart des hommes et des femmes d’avoir des enfants. La société s’est donc réorganisée. Les servantes écarlates sont des utérus sur pattes, des femmes-réceptacles dont la vie entière est consacrée à avoir des enfants pour les autres.

Margaret Atwwod va au fond des choses. Si les femmes ne disposent plus de leur corps, leur corps est à la disposition des autres. Dans cette société patriarcale, les « tantes » soumettent, font respecter la loi et le règne de la terreur.

Dystopie qui fait malheureusement écho aux événements actuels, La servante écarlate propose une réflexion sur le pire; sur l’asservissement du sexe féminin sous couvert d’obéir aux règles et à la religion.

Le récit de Defred (son nouveau nom) est glaçant. Elle raconte sa nouvelle vie en temps que servante écarlate tout en tentant de se raccrocher à son ancienne où elle était mère, épouse, libre. Par des retours dans le passé, Defred nous fait vivre de l’intérieur la manière dont la société a basculé dans la terreur et la soumission. D’abord l’interdiction des femmes de travailler puis la soumission totale aux hommes, la fin du droit à l’avortement puis la marchandisation du corps pour les hommes, toujours les plus puissants bien sûr.

C’est un récit glaçant, effrayant qui fait ressentir à quel point la liberté d’une femme est fragile. Mon édition est dotée d’une postface dans laquelle Margaret Atwood explique la genèse et la construction de son roman. La dernière question qu’on lui pose est celle de la probabilité de cette société misogyne et terrifiante. Elle répond qu’il est possible que cette histoire devienne « vraie » mais qu’il existe deux avenirs à la fin du livre. Si le premier « devient vrai », le second le pourrait aussi. Une sorte d’espoir ténu…

Lisez La servante écarlate!

Persuasion de Jane Austen

 

 

Persuasion de Jane Austen,

Publié aux éditions 10/18,

2016, 317 pages.

 

Depuis quand une jeune fille a-t-elle besoin qu’on lui dicte sa conduite ? Si elle s’est laissé persuader trop jeune de rompre ses fiançailles, Anne Eliott n’est plus dupe. Et lorsque son ancien amant réapparaît, auréolé de gloire, l’heure n’est pas à l’indécision. Pour Anne, il est temps de faire fi des convenances et de la vanité de son entourage !  » A lire yeux baissés et genoux serrés pour goûter en secret le délicieux plaisir de la transgression des interdits.

Persuasion est un titre qui ne m’a pas totalement convaincue. Loin du mordant d’Orgueil et préjugés, j’ai trouvé ce roman lent à se mettre en place. Malgré tout, j’en retiens une belle histoire d’amour dans laquelle l’héroïne doit passer outre son passé et sa rancœur pour ouvrir les yeux.

Anne Eliott est la troisième fille d’un baronnet, qui se la joue grave et qui n’accorde de prix qu’au rang social. Oui mais, voilà, ce gentil baronnet est obligé de louer son domaine de Kellynch pour subvenir à ses dettes. Avec son autre fille Elizabeth, il se rend à Bath pour sauver les apparences tout en louant sa demeure à un amiral réputé.

De son côté, la pauvre Anne, dont tout le monde se fiche comme d’une guigne, doit rejoindre sa deuxième sœur Mary et ses insupportables gosses. Et oui! La pauvre Anne a toujours été mise de côté. C’est celle qui est désignée comme la moins belle, la moins utile, bref celle qui ne se mariera jamais. En un mot: le boulet! Mais ce qu’on apprend de fort intéressant, c’est qu’Anne a rompu ses fiançailles, il y a de ça huit ans sous la pression de son père. L’homme qu’elle aimait n’était pas « assez bien » pour la famille et comme Anne a peu, très peu de caractère, elle a obéi sagement à son affreux papa. La voilà donc célibataire à 26 ans, autant dire une vieille fille.

Or par le plus grand des hasards, l’amiral qui emménage à Kellynch est le beau-frère de Frederick Wentworth, l’ex-fiancé. Anne renoue avec le beau jeune homme. L’aime-t-elle toujours? Et lui, éprouve-t-il encore des sentiments? Voilà l’intrigue de Persuasion qui se noue.

Loin d’une Elizabeth Bennet, Jane Austen nous présente ici une héroïne un peu molle, discrète et pas vraiment jolie. Trop souvent rabrouée par son père et ses sœurs, elle passe au second plan et a renoncé à toute idée de bonheur par manque de persuasion envers sa famille. Les passages où elle se demande si elle éprouve encore des sentiments pour Frederick sont assez nombreux. Plutôt que l’action, Anne est une jeune femme qui réfléchit et analyse beaucoup les choses. Le roman de Jane Austen est ici centré sur la psychologie du personnage qui doit se battre contre elle-même pour s’avouer qu’elle n’a jamais oublié son ex-fiancé. Si l’issue de l’histoire est prévisible et si l’héroïne est un peu cruche (j’ai souvent eu envie de la secouer), j’ai grandement apprécié la peinture faite par Jane Austen de la société de l’époque.

Alors bien sûr, Miss Austen est moins mordante ici. Les piques ironiques concernent le plus souvent le baronnet (ridicule à souhait!). Mais la romancière n’en oublie pas de critiquer une société où les femmes attendent tandis que les hommes agissent; où les femmes n’ont pas le droit d’hériter directement et ne peuvent compter que sur le mariage pour gagner une position stable et sécurisante. Il faut lire à travers les lignes et voir cette critique à travers le portrait des sœurs Henrietta et Louisa, du baronnet Eliott qui ne cherche qu’à caser ses filles pour asseoir sa réputation!

Si Persuasion ne m’a totalement conquise c’est à cause de son héroïne trop discrète et en retrait. J’ai cependant goûté la langue de l’auteur toujours aussi belle et sa critique à moitié voilée de la société de son temps.

La poupée de Daphné du Maurier

La Poupée de Daphné du Maurier,

Publié aux éditions Albin Michel,

2013, 250 pages.

 

 

 

 

 

 

 

« L’idée me plaît, bien qu’elle soit assez extravagante et folle.  » Dans ses carnets, Daphné du Maurier évoque ainsi l’une de ses premières nouvelles, La Poupée. Publié dans une revue mais refusé par les éditeurs, le texte avait disparu jusqu’à ce qu’une libraire de Cornouailles, passionnée par la romancière anglaise, ne le retrouve avec d’autres récits de jeunesse, dont cinq totalement inédits. Une extraordinaire découverte, car ces nouvelles, écrites alors que l’auteur avait à peine vingt ans, donnent les clefs de ses grands romans.
Et quelles clefs ! Qu’elle mette en scène la perversité d’une jeune femme aux mœurs mystérieuses, campe le portrait d’un pasteur corrompu et mondain, radiographie le délitement d’un couple, ou s’attache à suivre les déambulations d’une prostituée londonienne, l’auteur de Rebecca manifeste, à travers un imaginaire très singulier, une curieuse attirance pour les obscures manifestations de l’inconscient…
Ces inquiétants récits révèlent une jeune femme très en avance sur son temps, critique de l’hypocrisie sociale, avec cette maîtrise du suspense et de la narration qui feront d’elle, en précurseur du thriller psychologique, l’inspiratrice d’Hitchcock et, tout simplement, une des plus brillantes romancières du XXe siècle.

 

Mon Book club du mois de septembre sera consacré à Daphné du Maurier. J’ai déjà lu bon nombre de ses œuvres, en tout cas les plus intéressantes. Certains romans comme Mad ne me font pas du tout envie. Je me suis penché sur son recueil de nouvelles paru chez Albin Michel il y a déjà deux ans. La quatrième de couverture envoie du rêve en nous promettant des nouvelles inédites retrouvées par une vieille libraire au fin fond de la Cornouailles. Qui plus est, ces nouvelles sont sensées éclairer d’un nouveau jour l’œuvre de Daphné du Maurier, étant donné qu’il s’agit d’œuvres de jeunesse. Premier point que je n’ai pas apprécié: le caractère mensonger de la quatrième de couverture. Tous ces textes ont paru dans la presse du vivant de Daphné du Maurier. A lire le résumé du livre, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait d’une grande découverte, d’un trésor. Que nenni! Tout est expliqué noir sur blanc à la fin du recueil. Deuxième point: on sent vraiment que l’auteur en est à ses balbutiements. Son écriture n’est pas encore bien affirmée mais pourtant elle contient déjà le germe de ce qui fera d’elle une grande plume.

Si je n’ai pas apprécié toutes les nouvelles de ce recueil, certaines m’ont tout de même marquée. Il y a d’abord la nouvelle « La poupée » qui donne son titre au recueil. Dans ce texte, on croise le chemin d’une certaine Rebecca!! Si l’intrigue se révèle assez simple (on se doute rapidement de la fin), j’ai eu plaisir à lire l’évocation de cette figure féminine qui donnera son nom au chef-d’œuvre éponyme. Daphné nous décrit un personnage charmeur, séduisant mais fatal. Le personnage de Rebecca apparaît comme redoutable par sa perversité. Le narrateur du récit y succombera d’ailleurs.

L’auteur m’a aussi beaucoup étonnée par la variété de ses thèmes et de ses personnages. Daphné est très jeune lorsqu’elle écrit ces textes et pourtant elle n’hésite pas à évoquer l’arrogance d’un prêtre se souciant davantage de sa notoriété que de ses fidèles dans « Notre Père ». La nouvelle se termine d’une manière plutôt violente. Daphné du Maurier nous laisse analyser la conscience d’un prêtre corrompu, sans scrupules, l’emportant sur tous. L’auteur peint aussi le quotidien de Mazie, dans la nouvelle éponyme. Mazie est une prostituée qui nous raconte comment elle en est arrivée là. Sans concession, sans empathie, l’auteur nous dresse un portrait criant de vérité et encore d’actualité. Elle explore toutes les couches de la société sans tabou.

Dans « La Vallée heureuse », elle fait osciller le lecteur entre le rêve et la réalité. Une femme fait des rêves étranges. Elle se promène dans une vallée, ornée de fleurs. Elle semble avoir vécu dans cet endroit et va mener l’enquête. Peu à peu, le fantastique s’invite dans la nouvelle.

Enfin, j’ai beaucoup apprécié la dernière nouvelle du recueil « La sangsue ». On y retrouve l’humour de Daphné du Maurier. Elle y met en scène une femme qui, par son influence, manipule son monde comme elle le veut et pousse à bout tous ceux qu’elle croise. Elle se plaint d’être rejetée et seule! C’est très drôle car la nouvelle est racontée du point de vue de cette « sangsue » qui ne se rend pas compte du mal qu’elle fait aux autres et qui plaide l’innocence pure.

Ce recueil de nouvelles m’a donc beaucoup plu. On sent la jeunesse et la maladresse de l’auteur en devenir et pourtant elle pose déjà les fondations de son œuvre future. On y trouve déjà en germe des grands thèmes comme la femme fatale, la destinée, l’ascendant psychologique sur les autres. Un recueil à découvrir pour les mordus de l’auteur…

Rebecca de Daphné du Maurier (nouvelle traduction)

   Rebecca de Daphné du Maurier,

   Publié aux éditions Albin Michel,

   2015, 544 pages.

 

 

 

 

 

 

 

Sur Manderley, superbe demeure de l’ouest de l’Angleterre, aux atours victoriens, planent l’angoisse, le doute : la nouvelle épouse de Maximilien de Winter, frêle et innocente jeune femme, réussira-t-elle à se substituer à l’ancienne madame de Winter, morte noyée quelque temps auparavant ? Daphné du Maurier plonge chaque page de son roman – popularisé par le film d’Hitchcock, tourné en 1940, avec Laurence Olivier et Joan Fontaine – dans une ambiance insoutenable, filigranée par un suspense admirablement distillé, touche après touche, comme pour mieux conserver à chaque nouvelle scène son rythme haletant, pour ne pas dire sa cadence infernale. Un récit d’une étrange rivalité entre une vivante – la nouvelle madame de Winter – et le fantôme d’une défunte, qui hante Maximilien, exerçant sur lui une psychose, dont un analyste aurait bien du mal à dessiner les contours avec certitude. Du grand art que l’écriture de Daphné du Maurier, qui signe là un véritable chef-d’oeuvre de la littérature du XXe siècle, mi-roman policier, mi-drame psychologique familial bourgeois.

Si vous fréquentez mon blog, vous savez que je suis une fan inconditionnelle de Daphné du Maurier. J’ai d’ailleurs une rubrique qui lui est dédiée. J’ai découvert et lu Rebecca il y a quelques années et c’est ce roman qui a contribué à me convertir à la plume de l’auteur. Il y a peu, une nouvelle traduction du roman est paru aux éditions Albin Michel. En effet, j’ai appris dans la magnifique biographie de l’auteur Manderley For Ever écrite par Tatiana de Rosnay que la première traduction de Rebecca en France avait souffert de coupes draconiennes. La traductrice de l’époque avait jugé bon d’enlever certains passages trop longs ou inutiles (!) à l’intrigue. La publication de Rebecca en France correspond aussi à l’époque de l’après deuxième guerre mondiale. Il fallait économiser le papier! En bref, les lecteurs français, qui n’avaient pas la chance de lire dans la langue de Shakespeare, furent lésés d’une quarantaine de pages. Bienheureusement, l’erreur est réparée grâce à cette nouvelle parution et je salue ici le travail de la traductrice Anouk Neuhoff qui livre un travail impeccable et sublime!

Une fois de plus, j’ai été charmé à la fois par l’ambiance, les personnages et l’intrigue du roman. Je l’ai lu en quelques jours seulement et j’avais vraiment du mal à arrêter ma lecture le soir venu. Daphné du Maurier déploie tout son talent de conteuse dans ce roman en commençant son histoire d’une manière douce, presque romantique. Elle dépeint son héroïne (qui n’a d’ailleurs pas de prénom) comme une jeune fille maladroite, réservée et timide. Alors qu’elle sert de dame de compagnie à une certaine Mme Van Hopper (détestable américaine largement caricaturée), l’héroïne rencontre Maxim de Winter. Entre eux c’est le coup de foudre. Un peu comme une comédie romantique américaine, la fille de rien va épouser cet homme beau, riche à la tête du domaine de Manderley. Mais une ombre plane sur le tableau idyllique. En effet, Maxim a perdu sa femme Rebecca dans des circonstances tragiques.

Quand l’héroïne du roman arrive à Manderley, elle ressent cette présence encore si prégnante de Rebecca. Tout a été conçue par cette femme décrite par tout le voisinage comme belle, drôle, talentueuse. Comment lutter contre le souvenir de cette femme encore si vivace dans les esprits d’autant plus que la gouvernante de Rebecca travaille encore à Manderley. Elle voue un culte à feu sa maîtresse et le fait bien comprendre à notre héroïne.

L’intrigue qui commençait comme une bleuette devient pesante, lourde, étouffante. Le suspens monte crescendo. Daphné du Maurier joue à la perfection avec les peurs psychologiques de son héroïne. Les personnages apparaissent torturés, malheureux, hantés par le souvenir. C’est là qu’on s’aperçoit des coupes opérées dans la première traduction. L’ambiance du roman est plus noire voire gothique (au sens littéraire). Manderley devient un lieu de perdition. L’héroïne erre d’ailleurs de bons moments entre ces murs de pierre froids et humides.

L’héroïne tente de se faire une place à Manderley mais elle semble accumuler les maladresses. En outre, Maxim semble de plus en plus froid et distant. Pense-t-il lui aussi à Rebecca? Est-il hanté par le souvenir de sa femme? L’auteur nous mène par le bout du nez jusqu’à l’ultime révélation qui permet de relire le roman sous un nouveau jours et qui accélère drôlement les choses.

Rebecca reste pour moi un chef-d’oeuvre de virtuosité et de talent littéraire! Gageons que cette relecture ne sera pas la dernière pour moi!