Frappe-toi le cœur de Amélie Nothomb

 

 

 

Frappe-toi le cœur d’Amélie Nothomb,

Publié aux éditions Albin Michel,

2017, 169 pages.

« Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. » Alfred de Musset

C’est par cette phrase sibylline qu’Amélie Nothomb nous invite à tourner les pages de son dernier roman. Si je n’ai pas été totalement conquise par cet opus, j’ai néanmoins passé un (court) bon moment de lecture.

Le début du roman ne m’a pas vraiment plu. Encore une histoire de famille, encore une histoire où les personnages désincarnés à l’extrême sont mal en point. Certes! Tel est le point de départ. Marie est une belle jeune femme, la plus belle peut-être de la ville. Mais voilà qu’à 20 ans, elle se marie, tombe enceinte. Adieu tous ses rêves d’élévation céleste et de lendemains glorieux. Elle donne ainsi naissance à une petite Diane qu’elle n’aime pas ou plutôt qu’elle jalouse car Diane est belle et l’emporte bientôt sur l’image de la beauté sensuelle de sa mère. Alors comme tout enfant très douée pour son âge, Diane accepte le désamour de sa mère. Mais bientôt Marie donne naissance à un petit frère et pire encore une petite sœur, qu’elle adore et idolâtre cette fois-ci. Cette première partie romanesque m’a peu inspirée. Diane est détachée, lointaine et son histoire d’une tristesse implacable.

En revanche, dans la seconde partie du roman, l’auteur donne plus d’épaisseur à son personnage mais surtout à sa réflexion. Diane s’engage dans des études de médecine afin de devenir cardiologue. Elle va rencontrer Olivia, professeur éminente et charismatique. Ces deux-là vont s’allier pour le meilleur et le pire. Dans une relation qui devient bientôt toxique, Diane va s’abîmer et renouer avec le fil de la jalousie.

Amélie Nothomb met donc l’un de sept péchés capitaux à l’honneur et explore le thème de la jalousie sur différents modes. Telles de funestes Jocaste, Olivia et Marie deviennent jalouses maladives de Diane jusqu’à vouloir la détruire ou du moins lui nuire. Alors oui, cet opus prend plus de profondeur et sa dimension nerveuse et vive finit par l’emporter. Je regrette juste le style Nothomb de plus en plus court qui laisse le lecteur sur sa faim.

Avec ce roman, Amélie Nothomb renoue enfin avec les grands romans qu’elle a pu écrire auparavant. Pas un coup de cœur pour moi mais assurément une belle lecture.

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La dernière confidence d’Hugo Mendoza de Joaquin Camp

 

La Dernière confidence d’Hugo Mendoza de Joaquin Camps,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2017, 652 pages.

 

Malgré les menaces de la mafia russe à qui il doit de l’argent et les accusations de viol formulées à son encontre par l’une de ses étudiantes, le séduisant professeur de littérature Victor Vega accepte une proposition insolite : découvrir pourquoi, chaque 3 décembre, la veuve du célèbre écrivain Hugo Mendoza reçoit sous pli anonyme un nouveau manuscrit de son défunt mari.
Épaulé par Paloma, mathématicienne obèse férue de poésie et d’humour graveleux, Santa Tecla, bonne soeur diplômée en informatique, et une femme à la beauté énigmatique dont il tombe éperdument amoureux, Victor s’engouffre dans une enquête baroque et échevelée, jalonnée de secrets de famille, de trahisons et d’usurpations d’identité.

Merci aux éditions Presses de la Cité pour m’avoir permis de découvrir ce roman qui m’aura tenue en haleine une semaine. Pour un premier roman, Joaquin Camps s’en sort très très bien. Avec audace, il propose une intrigue centrée autour de la littérature car en effet, ce sont ici les livres, les œuvres d’un homme trop tôt disparu qui sont l’enjeu de ce roman.

Victor Vega, professeur à l’université de Valence, est contacté par Ana, la veuve d’Hugo Mendoza. Ce dernier a disparu mystérieusement quelques années plus tôt, laissant une œuvre littéraire somptueuse. Ana est troublée. Alors que son époux est mort, elle reçoit chaque 23 novembre un nouveau manuscrit. Qui l’envoie? Hugo est-il bien mort? Pourquoi ces manuscrits réapparaissent-ils? Dans quel but? Victor, spécialiste de l’œuvre de Mendoza, va mener l’enquête.

J’ai adoré l’enquête menée par Victor Vega, un anti-héros complet qui mène une vie de « raté ». Ruiné, divorcé, forcé d’habiter avec des étudiants de la faculté dans laquelle il enseigne, il va de déconvenue en déconvenue. Passionné par l’œuvre de Mendoza, il va mener sa petite enquête et va se retrouver face une organisation qui le dépasse. L’auteur nous plonge au cœur d’un mystère. Dès les premières pages, j’ai été happée par cette histoire qui s’épaissit au fil des pages et dont je ne soupçonnais pas le dénouement.

Les personnages imaginés par l’auteur sont truculents. Il y a bien sûr Victor Vega, ce prof d’université un peu raté; Paloma, le petit génie des maths obèse qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui sauve la mise plus d’une fois à Victor; sœur Clavier, une nonne, prodige de l’informatique.

Les lieux sont également importants. Joaquin Camps nous fait voyager à travers toute l’Espagne: Valence, Madrid, Barcelone. Je n’ai qu’une envie: aller sur les traces des personnages moi aussi. L’auteur fait vivre ces différentes villes de belle manière et nous donne à voir pour un temps l’art de vivre des Espagnols.

Certes, il y a quelques maladresses dans les dialogues (parfois stéréotypés) et l’intrigue prend de temps en temps des directions surprenantes mais pour un premier roman, l’auteur s’en sort très bien, mêlant l’enquête initiale sur ces fameux manuscrits à une découverte plus grave et dramatique. C’est bien ficelé et jusqu’au bout je n’ai pas su dire si oui ou non Hugo Mendoza était vivant.

Avec ce premier roman, Joaquin Camps entraîne son lecteur dans une enquête haletante. En mettant la littérature au cœur de son enquête, il livre ici une œuvre originale. Un très très bon moment de lecture pour moi!

Le Fil de la falaise de Olivier Lebleu

 

 

Le Fil de la falaise d’Olivier Lebleu,

Publié aux éditions Amok,

2016, 116 pages.

Un homme encore jeune, mais déjà à bout de souffle, se retrouve au bord du gouffre. Dans une semaine, il saura s’il est condamné. Un compte à rebours s’engage. Que faire de ce temps ? Devenir fou ou devenir… tout court. Il s’offre une dernière chance. Celle d’une île, de rencontres nouvelles, d’un passé à révéler. Et si la réponse était dans la quête ?

Le Fil de la falaise est un court récit d’Olivier Lebleu paru aux éditions Amok. On y suit un instant de la vie d’un homme (je crois d’ailleurs qu’on ne connait pas son prénom) à un tournant de son existence. En effet, il attend impatient et terrifié les résultats d’un test VIH. Est-il contaminé? Pour fuir sa peur, sa vie faite de tromperie et de mensonges, il décide de partir quelques jours.

Au départ, il s’agit pour lui de fuir la réalité, de fuir cette vie minable qui lui colle à la peau. Il prend le premier train qui part de la gare Saint- Lazare, le premier ferry et vient s’échouer sur une île bretonne. Là, il vit de tout, de rien: il réapprend au contact des habitants.

En commençant ce récit, je n’étais pas convaincue. L’auteur m’entraînait sur une piste déjà explorée et puis c’était surtout le style que je n’aimais pas: ces phrases courtes, lapidaires, souvent nominales comme pour frapper l’esprit du lecteur. Et puis, en même temps que le narrateur débarque sur l’île, les mots de l’auteur se font plus ouverts, plus lumineux à l’image de ce personnage qui se cherche et qui se trouve peut-être.

Mon point de vue a alors changé du tout au tout. Je me suis laissée embarquer dans cette histoire d’autant plus que le narrateur va mener une enquête fort peu développée certes mais intéressante! Sur fond de seconde guerre mondiale, l’auteur parvient à tisser une intrigue intéressante et captivante.

Avec ce court récit, Olivier Lebleu nous livre le récit poignant d’un homme au bord de la falaise dont la vie ne tient plus qu’un un fil….

Les enfants de Venise de Luca Di Fulvio

 

 

 

Les Enfants de Venise, de Luca Di Fulvio,

Publié aux éditions Slatkine et Compagnie,

798 pages, 2017.

 

 

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. “Je te retrouverai”, voilà ce qu’il avait dit. »

J’avais adoré ma lecture du Gang des rêves de Luca Di Fulvio. Un roman incroyable, prenant et passionnant. Je vous le recommande encore et encore car il fut l’un de mes coups de cœur de 2017. Je me suis donc précipitée sur Les Enfants de Venise. J’ai aussi aimé ce roman dense (belle brique de deux kilos!). Je l’ai cependant trouvé un cran en dessous de l’indétrônable Gang des rêves. Luca Di Fulvio nous invite cependant encore une fois à suivre des personnages inoubliables

Cette fois-ci l’intrigue plonge le lecteur à Venise au début du XVIème siècle. Mercurio est un jeune orphelin qui a fui Rome avec Benedetta et Zulfo afin de trouver une vie meilleure. Escroc professionnel, il vit de vols et d’arnaques. Sur la route, les trois associés croisent la route d’un convoi militaire revenant de la bataille de Marignan. A son bord, le juif Isacco et sa fille Giuditta. Dès que Mercurio croise le regard de Giuditta, il en tombe follement amoureux. Tous ces personnages se réunissent, se retrouvent puis s’éloignent pour vivre leur propre vie à Venise.

Luca Di Fulvio adopte une narration éclatée. Chaque chapitre suit un personnage. Il y a d’abord Giuditta et son père Isacco. Ils sont tous les deux juifs dans une Venise de plus en plus antisémite. D’un point de vue historique, l’auteur nous plonge au cœur du premier ghetto créé pour les juifs à Venise. Traqués, pointés du doigt, Luca Di fulvio montrent ces juifs, exclus de la société et vilipendés. Isacco, médecin escroc, va se consacrer au mal français qui atteint les prostituées de Venise comme dans une sorte de rédemption tandis que Giuditta, va exploiter son talent inné pour la couture en créant des robes incroyablement belles, suscitant la jalousie des Vénitiennes.

On suit aussi Mercurio. C’est le personnage principal du roman. Rebelle, orphelin et débrouillard, il cherche un but à sa vie. En tombant amoureux de Giuditta, il va donner un sens à sa vie. Mais comment lutter contre les préjugés, lui le non-juif, lui le petit escroc?

On suit enfin le personnage de Benedetta. Amoureuse de Mercurio, femme blessée, elle va nourrir sa vengeance et devenir un personnage à l’âme noire.

Luca Di Fulvio nous ballotte donc d’un personnage à l’autre. L’intrigue est vraiment bien ficelée (même si on se doute de certaines choses parfois). Mais son sujet est véritablement Venise. En lisant ce roman, j’avais vraiment l’impression d’y être. On ressent les odeurs, on voit les petites rues, les couleurs, on entend presque la langue à travers ces pages! L’auteur nous projette au cœur d’une ville à part dans le paysage italien. J’ai adoré en savoir plus sur cette ville aux mille facettes. Le luxe le plus grand côtoie la misère la plus terrible. Mercurio nous invite à explorer les palais des doges comme les fossés boueux et putrides. Luca Di Fulvio décrit la misère, les exclus, la violence avec toujours autant de passion. La haine et l’amour sont présents à chaque page! On rit, on frissonne, on pleure presque aux côté de Mercurio. Véritable page-turner, l’auteur nous livre une histoire qui prend aux tripes. Les pages se tournent toutes seules, sans effort!

Avec Les enfants de Venise, Luca Di Fulvio confirme son talent de conteur. Laissez-vous embarquer vous aussi dans cette histoire de haine et d’amour dans la Cité des Doges.

 

Vernon Subutex, Tome 2 de Virginie Despentes

 

 

Vernon Subutex, Tome 2 de Virginie Despentes,

Publié au Livre de Poche,

408 pages, 2016.

 

Ils ont 20, 40, 70 ans, ils sont retraités, SDF, salariés plus ou moins précaires, les uns plutôt marginaux, les autres tant bien que mal intégrés dans l’ordre économique et social tel qu’il fonctionne – et dysfonctionne, surtout, malmène et brutalise les individus… Ils sont une quinzaine, dont pour la plupart on avait fait connaissance dans le premier volume. Les revoici, assemblée hétérogène d’individus dispersés à tous les horizons de la sphère sociale mais physiquement réunis, comme agglomérés autour de Vernon Subutex…

J’avais adoré le premier tome de Vernon Subutex, lu au mois d’octobre dernier. J’avais sous le coude, le deuxième tome que je tardais à lire pour le plaisir de patienter. Celui-ci est bon, voire meilleur que le premier opus. Virginie Despentes nous balade d’un bout à l’autre.

J’avais donc laissé mon vieux Vernon en bien mauvaise posture dans le tome 1. SDF, chassé de tous ses squats, sans amis, il n’allait pas quand même crever tout seul sur son banc parisien. On le retrouve donc en compagnie d’autres marginaux comme lui, des exclus, des poivrots, des fous, des dingos, des paumés. Vernon semble s’être habitué à sa nouvelle vie. Il s’est fait de nouveaux compagnons de galère et il est à mille lieux de se douter qu’on le cherche un peu partout.

Pendant ce temps-là, en effet, on recherche assidûment Vernon. Pas pour l’héberger ou le câliner, non. Ce sont toujours ses enregistrements d’Alex Bleach qui défoulent les passions. Mais l’auteur a l’intelligence de nous emmener là où ne nous serions jamais allés.

J’admire profondément la façon qu’à Virginie Despentes de faire avancer son intrigue sans en avoir l’air. Chaque « mini chapitre » (il n’y a pas vraiment de découpage en tant que tel), nous laisse plonger au cœur des pensées d’un des personnages. Et il y en a une sacrée galerie (à tel point qu’elle en a fait un sommaire en début d’œuvre). On suit donc Pamela Kant (j’adore!) la porno-star; Charles, le poivrot; Emilie; la Hyène; Laurent et j’en passe, dans leur vie quotidienne. Sous couvert de décrire ses personnages, l’intrigue avance. C’est vraiment brillant!

L’auteur décrit toujours avec verve et cynisme la société dans laquelle nous vivons. C’est piquant à souhait, parfois blessant, souvent offensant mais tellement vrai. Impossible de s’ennuyer avec cette écriture acide qui dit beaucoup de nous-mêmes. Alors certes, on s’éloigne un peu du personnage de Vernon mais j’ai tellement aimé en savoir plus sur les autres. Virginie Despentes me donne l’effet d’être dans une position de voyeuse. J’aime scruter ses personnages, les disséquer, les connaître au plus profond d’eux. Je sais que ce n’est pas toujours bien mais j’aime tellement cela!

Avec ce deuxième tome, Virginie Despentes apporte beaucoup de réponses à son lecteur. Elle transforme l’essai avec une intrigue toujours aussi prenante et une langue truculente. Une vraie réussite!

Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro

 

 

Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro,

Publié aux éditions Actu SF,

2017, 280 pages.

 

 

Angleterre, an I. Après la Gaule, l’Empire romain entend se rendre maître de l’île de Bretagne. Pourtant la révolte gronde parmi les Celtes, avec à leur tête Boudicca, la chef du clan icène. Qui est cette reine qui va raser Londres et faire trembler l’empire des aigles jusqu’à Rome ? À la fois amante, mère et guerrière mais avant tout femme libre au destin tragique, Boudicca est la biographie historique et onirique de celle qui incarne aujourd’hui encore la révolte.

Décidément, Jean-Laurent Del Socorro est un auteur qui a de la ressource et qui aime l’Histoire avec un grand h. J’avais beaucoup apprécié son premier roman qui se déroulait à Marseille, Royaume de vent et de colères. Il y mettait en scène les habitants de Marseille pendant les guerres de religion, en 1596. Avec Boudicca, l’auteur attache une fois de plus son écriture à l’Histoire. Changement total d’époque et de décor puisque le lecteur est projetée en Angleterre en l’an I après Jésus-Christ.

Le roman débute par la naissance de celle qui sera appelée Boudicca autrement dit « victoire » en celte. Elle est la fille d’un roi vieux et fatigué dont le royaume s’effrite. Boudicca va apprendre à devenir une héritière qui redonnera l’éclat à son peuple, les Icènes. On suit donc la jeune princesse tout au long de son apprentissage: manier les armes mais aussi manier le verbe grâce à l’enseignement des druides. Une tête bien faite dans un corps bien fait. Cette première partie qui marque l’initiation de Boudicca est celle qui m’a le moins plu.

Cependant, à la mort de son père, Boudicca prend le pouvoir et monte sur le trône. Elle est bien décidée à obtenir sa revanche contre l’Empire romain. L’auteur peint alors une reine fière, forte, prête à tout pour son peuple. Parfois impulsive, elle va mener la rébellion contre les envahisseurs romains.

Jean-Laurent Del Socorro nous immerge au cœur du peuple Icène avec ses mœurs et ses coutumes que je ne connaissais pas du tout et qui paraissent parfois très en avance sur notre temps. Ainsi, que Boudicca soit une femme ne change rien au regard que porte son peuple sur elle. Les relations homme-femme semblent beaucoup plus horizontales que ne le sont les nôtres. L’auteur s’est bien documenté et nous plonge au plus près des batailles, des traités et des us et coutumes icènes. C’est passionnant!

J’ai été emportée par le portrait de cette femme bien méconnue mais qui a réellement existé. Le roman est assez court et je n’aurais pas craché sur quelques pages en plus. Certains lecteurs se plaignent de la fin abrupte du roman. Elle l’est, c’est vrai. Pour en avoir discuté avec l’auteur, c’est une volonté de sa part. Il souhaitait laisser au lecteur une image de Boudicca au sommet de sa gloire et c’est vrai que c’est assez chouette comme ça.

Boudicca est donc une réelle réussite tant sur le plan historique que narratif. Une fois de plus, Jean-Laurent Del Socorro connaît son sujet sur le bout des doigts et nous plonge dans un roman passionnant et immersif.

 

La terre des mensonges, tome 1 de Anne B. Ragde

 

 

La terre des mensonges, Tome 1 de Anne B. Ragde,

Publié aux éditions 10/18,

2012, 351 pages.

 

Après la mort de leur mère, trois frères que tout sépare se retrouvent dans la ferme familiale. Tor, l’aîné, se consacre à l’élevage de porcs, Margido dirige une entreprise de pompes funèbres et Erlend est décorateur de vitrines à Copenhague. Les retrouvailles s’annoncent mouvementées : la tension atteint son paroxysme lorsque la question de l’héritage amène le père de famille à révéler un terrible secret. Anne B. Ragde décrit les relations ambiguës entre les trois frères avec un talent remarquable et signe un roman passionnant à l’humour grinçant.

Je crois que le premier tome de la saga d’Anne B. Ragde sera mon premier coup de cœur de l’année. Une année 2018 qui débute donc en fanfare avec ce livre qui m’aura procuré quelques heures de lecture incroyable. Pourtant, l’intrigue développée par Anne B. Ragde est banale en soit. Anna, la matriarche d’une ferme située en Norvège, est au bord de la mort. Ses trois fils sont réunis à son chevet. Il y a Tor, le plus âgé. Il a repris le flambeau de la ferme de ses parents. A plus de 50 ans, il a toujours vécu avec son père et sa mère. Si cette dernière vient à mourir, c’est son monde qui va s’écrouler. Il y a aussi Margido qui dirige une entreprise de pompes funèbres, athée convaincu, philosophe et pragmatique face à la mort. Il y a enfin Erlend, le petit dernier, qui vit librement son homosexualité à Copenhague, loin de ses frères et de ses parents qui ne l’ont jamais compris.

Anne B. Ragde plonge son lecteur au sein de cette famille d’origine rurale. D’abord aux côtés de Tor qui vit toujours à la ferme, élevant des cochons, ses seuls amis et compagnons. Rien n’a changé depuis des années: les mêmes rideaux, la même cuisine, l’économie paysanne poussée à l’extrême. L’auteur nous laisse entrevoir le quotidien d’un homme de manière effroyable. On sent derrière le personnage de Tor toute la détresse de l’éleveur de cochons. Tor est celui qui n’a jamais de temps pour lui-même, lié corps et âme à son travail harassant.

Puis il y a Erlend, l’homo, la honte de la famille, qui a fui pour se construire ailleurs loin des regards lourds et des reproches. C’est le personnage que j’ai préféré parmi les trois frères car il est à la fois drôle et pathétique. Il y a enfin Margido, le croque-mort, qui fait son travail avec cœur et distanciation et qui en sait plus que ses frères sur sa famille.

Anne B. Ragde nous laisse contempler une famille éclatée que la mort de la mère, ce tyran domestique, va rassembler bon gré mal gré. Derrière les conversations, les regards, on sent les non-dits et le poids du secret. Car La terre des mensonges est un roman sur les secrets de famille et je vous assure que celui qui nous est révélé à la toute fin du livre fait l’effet d’une petite bombe. Après cette révélation, les frères vont devoir remettre toute leur vie en question et le lecteur va devoir se procurer la suite de la saga!

Ce premier tome de La terre des mensonges est une vraie réussite. Malgré un rythme lent et détaillé qui permet de croquer chaque personnage, Anne B. Ragde réussit là un vrai tour de force avec cette famille norvégienne fêlée et éclatée. J’attends de lire la suite avec impatience!