Il n’est pire aveugle de John Boyne

Il n’est pire aveugle de John Boyne,

Publié aux éditions JC Lattès,

2021, 410 pages.

Propulsé dans la prêtrise par une tragédie familiale, Odran Yates est empli d’espoir et d’ambition. Lorsqu’il arrive au séminaire de Clonliffe dans les années 1970, les prêtres sont très respectés en Irlande, et Odran pense qu’il va consacrer sa vie au « bien ».
Quarante ans plus tard, la dévotion d’Odran est rattrapée par des révélations qui ébranlent la foi du peuple irlandais. Il voit ses amis jugés, ses collègues emprisonnés, la vie de jeunes paroissiens détruite, et angoisse à l’idée de s’aventurer dehors par crainte des regards désapprobateurs et des insultes.
Mais quand un drame rouvre les blessures de son passé, il est forcé d’affronter les démons qui ravagent l’Église, et d’interroger sa propre complicité.

Il n’est pire aveugle est le genre de roman qui vous marque. Parler de coup de cœur serait peut-être malaisant ici car John Boyne s’attaque à un sujet de taille: la pédophilie au sein de l’Eglise catholique irlandaise. On suit Odran sur plusieurs décennies grâce à d’incessants aller et retour dans sa vie: des années 60 aux années 2000. Cette progression narrative est très intéressante car elle éclaire à chaque fois l’intrigue sous un nouveau jour.

Le narrateur Odran, prêtre, apparaît comme bien naïf face aux choses qui se déroulent devant ses yeux. Tout petit, déjà, il a une révélation religieuse suite à un drame familial. On le suit d’abord dans ses études au séminaire puis au début de sa carrière, à Rome puis en Irlande. Odran est un personnage candide qui n’a aucune expérience du Mal et qui ne comprend pas ce qui se passe sous ses yeux alors que tous les indices sont réunis. Nous, pauvres lecteurs, comprenons exactement la portée et les gestes de certains prêtres de sa paroisse!

A travers ce roman, John Boyne raconte le scandale de la pédophilie qui a secoué l’Eglise catholique d’Irlande. Les prêtres déplacés de paroisse en paroisse plutôt que dénoncés, la hiérarchie qui ferme les yeux et absout, le poids de l’Eglise dans la vie des Irlandais qui préfèrent se taire plutôt que d’être excommunier et des vies gâchées, brisées par des hommes complètement malades. C’est fort, poignant. J’ai lu ça comme un thriller telleme,t la tension y est extrême. J’en ai même parfois pleuré.

Avec ce roman, John Boyne nous offre un livre extraordinaire, dénonçant avec pudeur, condamnant sans jamais tomber dans la voyeurisme. Un livre à lire.

Nous vivions dans un pays d’été de Lydia Millet

Nous vivions dans un pays d’été de Lydia Millet,

Publié aux éditions Les escales,

2021, 256 pages.

Une grande maison de vacances au bord d’un lac. Cet été-là, cette maison est le domaine de douze adolescents à la maturité étonnante et de leurs parents qui passent leurs journées dans une torpeur où se mêlent alcool, drogue et sexe. Lorsqu’une tempête s’abat sur la région et que le pays plonge dans le chaos, les enfants – dont Eve, la narratrice – décident de prendre les choses en main. Ils quittent la maison, emmenant les plus jeunes et laissant derrière eux ces parents apathiques qu’ils méprisent et dont l’inaction les exaspère autant qu’elle les effraie.

Je suis passée totalement à côté de ce roman. Je n’ai ni aimé le style ni l’histoire. On y suit une bande d’ados, livrés à eux-mêmes. Ils passent pourtant leur été avec leurs parents dans une immense maison. Mais les adultes ne font que boire, fumer. Les ados font ce qu’ils leur chantent. Mais un jour, la tempête vient les frapper de plein fouet.

Il y a d’abord la manière de raconter, le style , que je n’ai pas aimé. C’est l’une des ados, Eva, qui va nous raconter cette histoire mais en employant le « nous« . Ce « nous » collectif installe une certaine distance dans l’écriture. Un « nous » qui ne m’a pas permis d’apprécier les personnages. Il y a ensuite cette intrigue. Ces parents démissionnaires qui passent leur temps, du matin au soir, à boire! Ce n’était pas crédible à mes yeux. Et puis l’arrivée de cette tempête qui déstabilise tout. A partir de ce moment, l’intrigue part dans tous les sens vers une sorte de dystopie qui n’en est pas une.

Ce qui m’a gênée le plus c’est que l’intrigue n’est pas dense, pas approfondie. J’avais l’impression de survoler des situations, de passer parfois du coq à l’âne. Je n’ai pas aimé en réalité cette espèce de parabole sur le passage de l’enfance à l’adulte, sur le renoncement aux idéaux et aux rêves qu’incarnent les adultes.

Entre la fable, le conte philosophique et la parabole, « Nous vivions dans un pays d’été » ne m’a pas du tout plu.

Notre Part de Nuit de Mariana Enriquez

Notre Part de nuit de Mariana Enriquez,

Publié aux éditions du Sous-Sol,

2021, 768 pages.

Un père et son fils traversent l’Argentine par la route, comme en fuite. Où vont-ils ? A qui cherchent-ils à échapper ? Le petit garçon s’appelle Gaspar. Sa mère a disparu dans des circonstances étranges. Comme son père, Gaspar a hérité d’un terrible don : il est destiné à devenir médium pour le compte d’une mystèrieuse société secrète qui entre en contact avec les Ténèbres pour percer les mystères de la vie éternelle.

Dans les années 80, Juan et son fils unique Gaspar, sillonnent l’Argentine pour échapper à une secte. Juan est médium. Il a la capacité de voir de l’Autre côté: l‘Obscurité. C’est un don violent, terrifiant. Juan a beaucoup souffert et souffre encore. Il ne veut pas infliger la même chose à Gaspar qui possède lui aussi le don. Mais comment fuir sa propre famille et ses propres démons?

Notre Part de nuit est un immense roman auquel je me suis attelée, pleine d’attentes. Je n’ai pas été déçue! Il y a d’abord la plume de Mariana Enriquez d’une fluidité extrême, sans tomber toutefois dans la simplicité. Elle est parfois violente, parfois même souvent très poétique et j’ai noté pour moi-même des phrases, trouvées par-ci par là, que je trouvais d’une grande puissance. Ensuite, la construction du récit est intelligente. On suit non seulement Juan puis Gaspar mais aussi la mère de Gaspar, Rosario et même une journaliste. Cette manière d’alterner passé et présent, de multiplier les points de vue apporte énormément au roman.

Il y a enfin cette histoire incroyable: celle d’un père et d’un fils. Notre Part de nuit c’est avant tout un roman sur l’amour paternel. Juan fait des choix, bien souvent sombres, qu’on ne comprend d’ailleurs pas toujours, pour sauver Gaspar. Mariana Enriquez mêle la fresque familiale au thriller et au fantastique. Il faut se laisser embarquer dans ces portes qui s’ouvrent parfois sur d’autres mondes, d’autres univers. J’ai adoré. J’ai aimé la première partie qui nous ramène à cette fuite en avant. J’ai aimé la partie qui nous plonge dans le passé de Juan. Celle qui nous montre Gaspar et sa bande de copains, magnifique et terrible amitié. Tout y est juste parfait.

Il y a aussi des scènes d’une violence sans nom. Il y a en filigrane, toute l’histoire de l’Argentine: la dictature, la censure, les disparitions, les exécutions. C’est un roman total et profond, d’une densité inouïe.

Alors oui, il faut oser affronter ces quelques 700 pages mais cela en vaut tellement la peine. J’ai refermé ce livre les larmes aux yeux, sachant déjà que je le relirai dans quelques années.

Notre Part de nuit est un roman inoubliable que je vous conseille de tout mon cœur.

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie,

Publié aux éditions Albin Michel,

2021, 608 pages.

D’un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d’un architecte, la généalogie d’une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts.Les vagues épidémiques du Grand Dépérissement ont décimé tous les arbres et transformé la planète en désert de poussière. L’un des derniers refuges est une île boisée au large de la Colombie-Britannique, qui accueille des touristes fortunés venus admirer l’ultime forêt primaire. Jacinda y travaille comme de guide, sans véritable espoir d’un avenir meilleur. Jusqu’au jour où un ami lui apprend qu’elle serait la descendante de Harris Greenwood, un magnat du bois à la réputation sulfureuse. Commence alors un récit foisonnant et protéiforme dont les ramifications insoupçonnées font écho aux événements, aux drames et aux bouleversements qui ont façonné notre monde. Que nous restera-t-il lorsque le dernier arbre aura été abattu ?

Coup de cœur pour ce magnifique roman que j’ai dévoré en quelques jours. A travers cette fresque familiale l’auteur entraîne le lecteur dans une histoire de l’Amérique peu évoquée: celle de ceux qui l’ont bâtie à la force de leurs bras. En 2038, Jacinda dite « Jake« , est guide dans l’un des derniers refuges boisés d’Amérique, petite île, alors que la terre entière se meurt sous des couches de poussière. Dans cette cathédrale d’arbres millénaires, Jake tente de construire un avenir bien maigre. Un ami lui apprend qu’elle serait la descendante d’un certain Harris Greenwood et que cette île lui appartiendrait alors…

La construction du roman de Michael Christie est originale puisqu’il propose à son lecteur de remonter le temps par grandes périodes: 2008 puis 1974, puis 1938 et enfin 1908 pour ensuite refaire le chemin inverse jusqu’en 2038. J’ai adoré cette manière de faire parce qu’au final tout s’imbrique parfaitement à l’image de ces meubles en bois fabriqués par les différents narrateurs du récit. La structure du récit ressemble à s’y méprendre aux cernes des arbres…

C’est donc une formidable remontée dans le temps sur les traces du passé de Jake que nous propose l’auteur. J’ai été happée, hypnotisée par cette intrigue. On s’attache à tous les personnages: Lian, Willow, Harris ou encore Everett. Tous sont liés par le bois: son commerce ou sa restauration. C’est une incroyable épopée familiale que nous faire lire Michael Christie ici.

Il y a bien sûr un message écologique avec cette métaphore de l’arbre qui étend ses racines comme le ferait une famille. Ne dit-on pas d’ailleurs « arbre généalogique »? Mais ce propos n’est pas lourd. Il reste subtil. Ainsi les personnages font des choix parfois contraires à tout sens écologique au profit de l’enrichissement.

C’est un roman tout simplement éblouissant qui fait penser à du Steinbeck. C’est parfois très sombre, sans espoir, misérable et on s’attache réellement à ces personnages humains, profonds et si proches de nous au final. Je pourrais vous parler pendant des heures de ce roman tellement il m’a marquée.

Lisez « Lorsque le dernier arbre », un roman tout simplement exceptionnel!