Viol, une histoire d’amour de Joyce Carol Oates

 

 

 

Viol, une histoire d’amour de Joyce Carol Oates,

Publié aux éditions Philippe Rey,

2018, 192 pages.

 

4 juillet : feu d’artifice à Niagara Falls. En rentrant chez elles après la fête, Tina et sa fille ont la mauvaise idée de passer par le parc. Elles croisent des jeunes défoncés qui violent Tina et la laissent pour morte dans un hangar à bateaux. Très vite, la ville la condamne : ne serait-elle pas trop jolie pour être honnête ?

Viol, une histoire d’amour est un roman choc. On pourrait penser qu’il s’agit d’un documentaire, d’un témoignage tant cette histoire vous saisit aux tripes et ne vous lâche pas, vous hantant longtemps après l’avoir lue.

Tina Maguire est mère célibataire. Elle a 35 ans. Elle est belle, attirante, libre. Sa fille en a 12. Un soir du 4 juillet, peu après minuit, Tina et sa fille rentrent d’une fête. Elles décident de couper par le parc, pour profiter de la nuit et du lac. Sur le chemin, elles se font agresser par une bande de jeunes. Ils violent Tina et la laissent pour morte dans un hangar à bateaux. Sa fille, Bethie, a pu se cacher et a assisté à la scène. Elle prévient la police et c’est l’officier Droomor qui se rend le premier sur les lieux, découvrant la terrible scène. Mais le cauchemar pour Tina et sa fille ne fait que commencer.

Viol, une histoire d’amour est le genre de bouquin qui met K.O son lecteur. Sonnée par cet uppercut, je suis sortie hagarde de cette lecture mais aussi révoltée, peinée. Après la terrible scène du début, vient la lente reconstruction de Tina. Elle ne se souvient d’abord de rien jusqu’à ce que la mémoire lui revienne. Comment vivre après un tel drame?

Et puis il y a le procès, les questions, les rumeurs. Le roman de Joyce Carol Oates prend une dimension tellement moderne et contemporaine. Car finalement si Tina a été violée, c’est qu’elle l’a bien cherché. Elle s’habille trop sexy, elle aguiche les hommes, elle a tout fait pour se faire violer. Tina n’est qu’une pute: elle a eu ce qu’elle méritait. Voilà le genre de discours auquel Tina et sa fille seront confrontés. Car dans notre société, il va sans dire, que même si la femme est victime, elle demeure coupable au fond parce qu’elle est née femme justement.

Il y a certains passages qui m’ont fait hurler, bondir, qui m’ont écœurée. J’en avais la nausée. Alors que Tina et sa fille survivent, leurs bourreaux se promènent libres, presque pas inquiétés par la justice. Il suffit de lire les journaux, d’allumer la télé, pour constater que l’histoire de Tina est vraie, qu’elle se passe tous les jours, sous nos yeux et qu’on donne toujours plus de poids aux paroles d’un homme qu’à celles d’une femme.

Alors merci Joyce Carol Oates de montrer la vérité, de dénoncer ce poids, cette culpabilité qui reposent sur les épaules de toutes ces femmes violées, détruites, niées.

« Viol, une histoire d’amour » est un roman poignant, bouleversant, que tous et toutes devraient lire.

La Passagère du Saint-Louis de Armando Lucas Correa

 

 

La Passagère du Saint-Louis de Armando Lucas Correa,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2019, 402 pages.

 

 

Berlin, 1939. Avant que l’Europe plonge dans le chaos, Hannah Rosenthal, douze ans, avait une vie de rêve. A présent, après avoir vu de menaçants drapeaux envahir les rues et assisté à la longue descente aux enfers des siens, elle erre en ville en compagnie de son ami Leo. Survivant tant bien que mal, les deux adolescents et leurs familles cherchent à quitter le Reich par tous les moyens. L’espoir renaît bientôt sous la forme du Saint-Louis, un paquebot transatlantique faisant route vers Cuba, sur lequel ils embarquent, avec de nombreux autres juifs.
Mais, au fil de la traversée, les portes se ferment les unes après les autres au nez des exilés, et Hannah comprend que le navire auquel ils doivent leur salut pourrait bien les conduire à leur perte… New York, 2014. Le jour de son douzième anniversaire, Anna Rosen reçoit un paquet en provenance de Cuba, dont le contenu la pousse à se rendre à La Havane…

Ce roman est inspirée d’une histoire vraie et terrible. En 1939, des centaines de Juifs allemands ont été priés de quitter Berlin pour s’exiler aux USA. Le paquebot devait passer par Cuba, première étape de leur long voyage. Or le président cubain refusa d’accueillir ces juifs. Les USA et le Canada firent de même. Le paquebot rentra en Europe. Nombre de ces juifs furent déportés et exterminés par les nazis.

Armando Lucas Correa s’inspire de cette tragédie pour construire une intrigue en deux temps. Il y a d’abord les chapitres qui se déroulent en 1939. Hannah a douze ans. Elle est juive. Son monde s’écroule lorsqu’elle doit fuir Berlin et s’embarquer sur le Saint-Louis pour s’exiler à Cuba. Elle nous raconte d’abord sa vie à Berlin au début de la guerre. L’exclusion, le rejet, les insultes puis la fuite. Ce sont des chapitres déchirants qui montrent la détresse d’une enfant qui peine à saisir pourquoi, d’un seul coup, ses voisins la fuient et la traitent de vermine.

En 2014, à New-York, Anna, douze ans aussi, vit avec sa mère. Un jour, elle reçoit une lettre de Cuba. C’est sa grand-tante Hannah qui lui a écrit pour lui raconter son passé et lui parler de son père, trop tôt disparu. Anna et sa mère se rendent à Cuba pour découvrir un passé terrible.

Les chapitres vont donc s’alterner sans cesse. J’ai bien sûr préféré les chapitres se déroulant en 1939 car on suit Hannah d’abord à Berlin puis sur la paquebot. Comme une tragédie, les pièces se mettent en place une par une de façon irrémédiable. L’auteur même savamment la petite histoire à la grande pour éclairer cette tragédie humaine. Le voyage sur la Saint-Louis m’a beaucoup fait penser à l’intrigue du film Titanic. On imagine le faste des cabines, les soirées, les ponts sur lesquels déambulent les couples fortunés et ce bateau qui vogue vers sa perte. On suivra, plus tard, l’exil forcé d’Hannah et de sa mère à Cuba, une île qu’elles n’ont pas choisie, sur laquelle elles se retrouvent seules, livrées à elle-même. Au-delà leur malheur personnel, le roman apporte une réflexion sur la question de l’exil, sur la douleur intime qu’il suscite.

J’ai un peu moins aimé les chapitres consacrés à la petite Anna de 2014 et c’est normal. Son histoire reste émouvante bien sûr mais au regard de ce qu’a vécu sa grand-tante, c’est tout autre chose. En revanche, j’ai aimé découvrir la ville de La Havane à travers ses yeux d’enfant américaine.

Au final, l’auteur nous offre un beau roman émouvant sur un fait historique encore peu connu. Une très belle découverte.

C’est combien? de Anne Calife

 

 

C’est combien? de Anne Calife,

Publié aux éditions The Menthol House,

2019, 118 pages.

 

 

« C’est combien ? » , première phrase adressée à une pute. Avec « C’est combien ? », découvrez jusqu’où l’homme peut aller. Tout est passé en revue : comportements des clients, prestations les plus insolites, force de la destruction, argent qui brûle, abandon de soi, mais aussi, le sacrifice, la sagesse et l’exaltation de la vie. Avec une poésie déconcertante, « C’est combien ? » montre des situations extrêmes où la femme se trouve écartelée entre ces deux divinités : l’argent et le sexe.

C’est combien? Ce sont ces premiers mots qu’adresse le client à la prostituée. C’est par ces quelques mots qu’Anne Calife résume le nerf de la guerre: l’argent.

Dans ce roman, elle évoque le personnage de Natacha. Enfin, ça c’est le nom qu’elle s’est donné pour faire plus sexy. Natacha commence comme hôtesse dans un bar. Elle a 18 ans, elle est belle et attirante. Mais très vite, elle se rend compte que pour se faire plus d’argent, il faut aller plus loin. C’est le début d’une spirale infernale qui va l’envoyer tout droit en enfer. Elle a franchi les limites et ne fera plus jamais machine arrière.

Anne Calife offre à son lecteur un récit de vie un peu comme un témoignage. Natacha évoque ses années de prostitution avec beaucoup de lucidité, parfois de la pudeur. Roman ou témoignage? J’avoue avoir été troublée à maintes reprises car ce que raconte Natacha est la réalité de milliers de femmes en France. C’est souvent glauque et triste. Natacha ne fait pas ça parce qu’elle aime le sexe: elle a, comme tout le monde, des factures à payer. Se prostituer c’est son métier comme d’autres iraient au bureau ou à l’usine.

C’est parfois drôle aussi. Natacha dresse des catégories en fonction de ses clients: les crabes, les crevettes, les homards, ceux qui  pincent, ceux qui restent tranquilles. Ceux qui ce prennent pour des sauveurs. Elle dissèque l’acte sexuel avec beaucoup de recul et de philosophie. Elle démystifie ce qui se passe dans la chambre de la prostituée une fois la porte fermée. 

Cependant, et c’est ce que j’ai plus apprécié dans ce roman, c’est que la prostitution n’est jamais montrée de façon glamour ou sexy. Pour Natacha, coucher est un métier comme un autre avec des avantages, beaucoup d’inconvénients. Elle n’y prend aucun plaisir et casse les codes romantiques qu’on pourrait associer à la prostitution. Néanmoins, Natacha est-elle vraiment libre malgré ce qu’elle affirme? J’ai souvent ressenti de la tristesse en lisant ce roman. Natacha reste une femme seule, dans son petit appartement parisien, avec pour unique compagnie ses poissons.

« C’est combien? » est un texte fort qui offre une vision réaliste et sans concession de la prostitution. 

Retour à Birkenau de Ginette Kolinka

 

 

 

Retour à Birkenau de Ginette Kolinka,

Publié aux éditions Grasset,

2019, 112 pages.

 

 

« Moi-même je le raconte, je le vois, et je me dis c’est pas possible d’avoir survécu… »
Arrêtée par la Gestapo en mars 1944 à Avignon avec son père, son petit-frère de douze ans et son neveu, Ginette Kolinka est déportée à Auschwitz-Birkenau : elle sera seule à en revenir, après avoir été transférée à Bergen-Belsen, Raguhn et Theresienstadt. Dans ce convoi du printemps 1944 se trouvaient deux jeunes filles dont elle devint amie, plus tard : Simone Veil et Marceline Rosenberg, pas encore Loridan – Ivens.
Aujourd’hui, à son tour, Ginette Kolinka raconte ce qu’elle a vu et connu dans les camps d’extermination. Ce à quoi elle a survécu. Les coups, la faim, le froid. La haine. Les mots. Le corps et la nudité. Les toilettes de ciment et de terre battue. La cruauté. Parfois, la fraternité. La robe que lui offrit Simone et qui la sauva. Que tous, nous sachions, non pas tout de ce qui fut à Birkenau, mais assez pour ne jamais oublier ; pour ne pas cesser d’y croire, même si Ginette Kolinka, à presque 94 ans, raconte en fermant les yeux et se demande encore et encore comment elle a pu survivre à « ça »…

Retour à Birkenau est le témoignage poignant de Ginette Kolinka. Déportée à 19 ans avec son père, son frère de 12 ans et son neveu, elle sera la seule à revenir de Birkenau.

De manière pudique, Ginette Kolinka se livre ici. Son arrestation, le camp de transit à Drancy puis l’arrivée à Birkenau après trois jours de voyage dans un wagon à bestiaux. Elle nous explique le « tri » à la descente du train et ces fameux camions réservés aux déportées les plus « fatigués ». Le conseil qu’elle a donné à son père et son frère, la culpabilité….

Ce qui frappe le plus c’est qu’elle raconte en détail comment elle a été projetée soudainement dans la peau d’une juive, prisonnière à Birkenau. Déshabillée, rasée: Ginette éprouve d’abord de la honte car c’est la première fois qu’elle se retrouve nue devant les autres et qu’elle perçoit d’autres corps nus. La violence de la révélation des autres prisonnières au sujet de cette fumée qui sort sans cesse de ce que Ginette pensait être des usines.

La violence verbale, la violence physique et psychologique jalonnent le chemin de Ginette. C’est bouleversant d’un bout à l’autre. Difficile d’imaginer le froid, la faim, la peur qu’elle a éprouvés. Ginette expose parfois de manière brute presque clinique ce qu’elle a subi, sans doute une manière de se protéger. Le témoignage n’en reste pas moins fort et terrible. Il y a aussi des moments de grâce comme avec Simone qui lui offre sa robe pour la protéger du froid, ces ouvriers allemands qui lui glissent, sous sa machine, des quignons de pain.

« Retour à Birkenau » est un livre à lire pour sa force et pour ce qu’il nous transmet. C’est un livre à partager et à faire lire à nos enfants pour leur expliquer et ne jamais oublier.

Des vies débutantes de Sébastien Verne

 

 

 

Des vies débutantes de Sébastien Verne,

Publié aux éditions Asphalte,

2019, 192 pages.

 

Fin 1992, en bordure du Mississippi. Jeune photographe français, Adrien fait le taxi dans le Wisconsin et documente son périple américain : portraits de clients, paysages fluviaux. Repéré pour un de ces clichés, il est embauché par un centre photographique de prestige, dans le Maine. C’est là qu’il fait deux rencontres fondamentales : Gloria, la responsable de la galerie, qui détourne des tirages de grande valeur, et Travis, avec qui il se livre à des trafics de petite envergure. Mais le trio d’écorchés va s’embarquer sur un coup trop gros pour lui. Vingt ans plus tard, Adrien aura l’opportunité de retourner sur les lieux de cette jeunesse aventureuse…

Je me réjouissais de lire ce petit livre, ode aux espaces américains et au roman américain, sous forme de road-trip. J’ai assez vite déchanté et je suis restée hermétique à cette histoire.

Pourtant sur le papier, cela avait l’air bien. Adrien, français, parcourt les USA avec son appareil photo. Il vit de petits boulots: chauffeur de taxi puis technicien dans un labo photo. Si le début du roman a correspondu à ce que j’attendais, la suite m’a déçue. En fait, j’ai la sensation que l’intrigue n’a jamais décollé. On stagne pendant longtemps et quand il se passe enfin quelque chose, ça ne prend pas.

Ainsi, Adrien va être plus ou moins mêlé à un cambriolage mais je n’ai à aucun moment ressenti une quelconque adrénaline ou sentiment d’urgence. C’est plat, morne, sans émotions. Alors est-ce dû au style de l’auteur? Ses phrases sont courtes, sobres. A aucun moment le lecteur n’est en empathie avec les personnages laissant un goût d’inachevé dans la lecture. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas, décidément. Pas d’émotions, pas de sentiments, j’ai presque eu la sensation de lire un roman dont le point de vue adopté était externe créant une béance, un fossé entre le lecteur et le personnage.

La fin du livre m’a paru un peu embrouillée: tout ça pour ça? C’est une histoire racontée juste pour être racontée sans jamais rentrer dans les détails ou dans les émotions d’Adrien et c’est bien dommage car je suis passée complètement à côté.

« Des vies débutantes » est une lecture ratée, une déception alors que le roman offrait tant de belles promesses.

La Fabrique de poupées d’Elizabeth MacNeal

 

 

La fabrique de poupées d’Elizabeth MacNeal,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2019, 466 pages.

 

Londres, 1850. L’Exposition universelle va bientôt ouvrir ses portes dans le tout nouveau Crystal Palace, et les badauds se pressent déjà dans Hyde Park pour venir admirer cette merveille. Parmi eux, Iris, une modeste employée dans un magasin de poupées, à la beauté mâtinée de difformité, qui rêve de devenir artiste peintre. Et puis il y a Silas, un taxidermiste amateur de macabre et de curiosités, qui voudrait exposer ses œuvres dans ce gigantesque musée. Ces deux-là se croisent, et leurs destins en seront à jamais bouleversés. Iris accepte en effet bientôt de poser pour Louis Frost, un jeune peintre de l’école préraphaélite, exigeant en retour qu’il lui enseigne sa technique. Peu à peu, le champ des possibles s’élargit pour le modèle avide de liberté, qui découvre l’art et l’amour. Mais c’est compter sans Silas, qui rôde non loin de là, tapi dans l’ombre, et n’aura de cesse qu’il n’ait fait sienne celle qui occupe désormais ses pensées, jusqu’à l’obsession…

La fabrique de poupées est une histoire qui commence de façon banale, ordinaire. Londres, 1850, alors que l’exposition universelle va ouvrir ses portes, Iris, s’ennuie. Elle peint les visages de poupées en porcelaine avec sa sœur Rose. Leur existence sordide, dans cet atelier, saturé par les odeurs de sucre des magasin voisins, déprime Iris qui aspire à mieux, à plus. La nuit, lorsque tous dorment, elle dessine et se voit déjà exposer ses œuvres aux yeux de tous. Par hasard, elle croise Louis Frost, peintre appartenant au mouvement des préraphaélites. Elle va devenir son modèle, troquer sa vie misérable en échange d’une vie d’artiste, apprendre à peindre et à aimer.

Changement de ton avec un autre personnage. Silas est taxidermiste et voue à sa vie à son art. Il aimerait obtenir la reconnaissance du public à l’exposition universelle. Lorsqu’il croise le chemin d’Iris, c’est le coup de foudre, à sens unique. Iris va alors devenir son obsession…

Elizabeth MacNeal débute son roman de façon bien gentille, en nous présentant l’existence crasseuse d’Iris et de Silas mais peu à peu l’histoire se mue en quelque chose de glauque, de poisseux, de tordu. Elle nous fait d’abord découvrir un Londres qui n’aurait rien à envier à l’univers de Dickens: la saleté des rues, la prostitution, les bordels, les enfants qui mendient. Son univers sent mauvais. Il est rempli de crasse et de sordide à l’image d’Albie, ce gamin des rues, contraint de ramasser des cadavres d’animaux pour les vendre à Silas.

Il y a ensuite un glissement de son intrigue. Silas est un personnage complexe qui attire d’abord la sympathie du lecteur mais au fil des pages il devient monstrueux, pervers suscitant l’extrême inverse: la haine, le dégoût. Le roman se fait captivant, haletant et les dernières pages prend le lecteur à la gorge.

J’ai aussi adoré que l’auteur évoque le mouvement des préraphaélites, mouvement pictural anglais qui évoque des scènes mythologiques emplies de poésie et de rêve. Ces moments de beauté viennent contrebalancer la cruauté des personnages et leur noirceur. Elizabeth MacNeal offre à son lecteur des moments de poésie pure vite détruits par la perversité sans fin de Silas.

« La fabrique de poupées » est un roman d’une noirceur subtile, un conte cruel qui fera frissonner le lecteur.

 

Home de Toni Morrison

 

 

 

Home de Toni Morrison,

Publié aux éditions 10/18,

2013, 143 pages.

La guerre de Corée vient à peine de se terminer, et le jeune soldat Frank Money rentre aux Etats-Unis, traumatisé, en proie à une rage terrible qui s’exprime aussi bien physiquement que par des crises d’angoisse. Il est incapable de maintenir une quelconque relation avec sa fiancée rencontrée à son retour du front et un appel au secours de sa jeune soeur va le lancer sur les routes américaines pour une traversée transatlantique de Seattle à Atlanta, dans sa Géorgie natale. Il doit absolument rejoindre Atlanta et retrouver sa soeur, très gravement malade. Il va tout mettre en œuvre pour la ramener dans la petite ville de Lotus, où ils ont passé leur enfance. Lieu tout autant fantasmé que détesté, Lotus cristallise les démons de Frank, de sa famille. Un rapport de haine et d’amour, de rancœur pour cette ville qu’il a toujours voulu quitter et où il doit revenir. Ce voyage à travers les États-Unis pousse Frank Money à se replonger dans les souvenirs de son enfance et dans le traumatisme de la guerre ; plus il se rapproche de son but, plus il (re)découvre qui il est, mieux il apprend à laisser derrière lui les horreurs de la guerre afin de se reconstruire et d’aider sa sœur à faire de même.

Home est un petit roman de 140 pages qui retrace la vie de Franck Money. Noir américain, dans l’Amérique des années 60, c’est un vétéran de la guerre de Corée. Traumatisé par ce qu’il a vu et fait, il boit pour oublier jusqu’au jour où il reçoit une lettre dans laquelle on lui dit que Cee, sa petite sœur, est en danger. Franck va alors traverser toute l’Amérique pour la sauver.

Le lecteur va suivre Franck à travers son périple. C’est l’occasion pour lui de repenser à son passé: son enfance misérable, élevé par une grand-mère terriblement méchante, son adolescence dans sa petite ville minable, la guerre de Corée… Certains passages se déroulent donc dans le passé de Franck. Toni Morrison suggère plus qu’elle ne raconte. Rien n’est dit franchement. C’est au lecteur de décider. Ainsi, au début du roman, Franck s’échappe d’un asile psychiatrique. Pourquoi y était-il interné? Le lecteur ne peut faire que des suppositions.

Cette écriture à trous traverse tout le roman à l’image de la vie de Franck, parcellaire depuis qu’il est revenu de la guerre. L’auteur nous raconte aussi l’histoire de Cee qui a fui sa famille avec le premier venu puis qui a été abandonnée, dans une grande ville. Elle se fait alors engager par un médecin aux pratiques très douteuses.

Je n’ai pas vraiment adhéré à cette narration parcellaire qui laisse trop de blancs dans l’intrigue. L’épaisseur du roman y est aussi pour beaucoup. J’ai pourtant adoré suivre les destins de Franck et Cee. L’auteur retrace avec justesse la vie de ces deux jeunes adultes noirs dans une Amérique raciste: l’interdiction à certains lieux, la séparation dans le bus, la non reconnaissance du statut de Franck, pourtant vétéran de la guerre de Corée. Le racisme, la ségrégation, la misère: Toni Morrison nous livre ici une histoire triste et révoltante grâce à deux personnages d’une densité narrative imposante. J’aurais tellement aimé les suivre plus longtemps.

L’écriture de Toni Morrison reste cependant belle, d’une simplicité percutante. Un style subtil et pourtant poignant.

« Home » est un beau roman sur la condition des noirs américains dans les USA des années 60.