Dans la vallée de Hannah Kent

 

 

 

Dans la vallée de Hannah Kent,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2018, 473 pages.

 

Le temps semble s’être arrêté dans ce village du sud de l’Irlande égaré dans la vallée et battu par la famine. Nóra Leahy a perdu son mari et sa fille et se retrouve seule avec son petit-fils de quatre ans, infirme. Pourtant, Nóra s’en souvient : quelques années plus tôt, Micheál marchait et commençait déjà à parler. Que lui est-il arrivé ? A-t-il été changé, remplacé pendant la nuit par les fées qui auraient posé un démon dans le berceau ? Est-ce à lui que la vallée doit la malédiction qui la frappe ? Mary, la jeune servante que Nóra vient d’engager, se laisse impressionner par les commérages du village et les rapporte à sa maîtresse. Ensemble, les deux femmes se mettent en quête de la seule personne en mesure de sauver Micheál : une originale, qui vit seule dans la lande et parle le langage des plantes. Car, même si tout le monde s’en méfie, on sait que la vieille Nance Roche a le don. Qu’elle communique avec le peuple invisible. Et qu’il n’y a qu’elle pour faire revenir ceux qui ont été enlevés…

Dans la vallée est un roman qui restera longtemps gravé dans ma mémoire de lectrice. Hannah Kent s’inspire d’un fait divers survenu en Irlande au XIXème siècle pour nous raconter une histoire à la fois fascinante et glaçante, celle de Nora et de Micheal son petit-fils infirme.

Le premier chapitre du roman donne le ton: Nora vient de perdre son mari, Martin. Elle se retrouve seule dans sa pauvre chaumière avec Micheal, son petit-fils qu’elle a adopté après le décès de sa propre fille. L’atmosphère est pesante. Il pleut, il fait noir, le mort est exposé dans la chambre. Les hommes et les femmes du village viennent lui rendre un dernier hommage dans la fumée des pipes et l’odeur de l’alcool local, le poitin. Le décor empli de pauvreté et de misère est planté.

Rapidement, on commence à murmurer, à répandre des rumeurs sur la mort de Martin. On l’aurait vu tomber au croisement de deux chemins, près d’un site dédié au petit peuple. On aurait vu des pies et des corbeaux ayant un étrange comportement peu avant qu’il ne meure. Et si les fées y étaient pour quelque chose?

Nance Roche, figure reclus et exclue du village, guérisseuse, interlocutrice privilégiée du petit peuple, vient jeter un voile mystérieux sur cette mort qui devient de plus en plus suspecte lorsque les habitants découvrent le mal mystérieux qui habite Micheal.

Hannah Kent nous emmène au cœur d’une Irlande partagée entre deux croyances: la religion catholique prend de plus en plus d’importance et d’ascendant, tandis que la tradition folklorique des fées et du petit peuple perd de son intensité. Elle raconte à la perfection ce tournant dans la foi des Irlandais. Il y a toutes les traditions, tout ce folklore qu’on continue à perpétuer malgré tout: les cendres dans les poches pour se préserver des tours joués par le petit peuple; le fer croisé sur le berceau du bébé pour l’empêcher d’être enlevé et remplacé par un changelin. Et puis il y a la religion catholique qui prend de plus en plus d’importance sur ces croyances qui deviennent dépassées, ridicules, d’un autre siècle.

L’auteur prend son temps pour poser la situation et montrer l’enjeu de ces croyances qui se télescopent. Nora et son petit-fils vont cristalliser toutes les peurs et toutes les superstitions. Peu à peu, l’atmosphère du roman devient pesante et lourde et sombre. Nora, en essayant de guérir son petit-fils, va se livrer à des actes de plus en plus extrêmes. Nous autres, simples lecteurs, assistons à une progression lente mais inexorable du drame qui se profile à l’horizon sans que nous puissions agir. En lisant ce récit, on ne peut que frissonner.

Nance Roche incarne à la perfection ce déchirement entre deux fois: guérisseuse, accoucheuse, on fait appel à elle pour soigner, pour contrer les mauvais sorts; on la rejette lorsqu’elle échoue, l’accusant de sorcellerie. Figure d’exclue, Nance est un personnage très mystérieux qui va tenter d’aider Nora. Elle se situe à la frontière: est-elle folle ou possède-t-elle le don? Les pages qui accompagnent ce personnage sont très belles et rendent hommage à la nature majestueuse et redoutable.

Dans la vallée est assurément un très beau roman, parfois contemplatif, qui entraîne le lecteur au cœur des croyances irlandaises entre folklore et superstition. Il entre parfaitement dans mon #PumpkinAutumnChallenge dans la catégorie « clochette, grimoire et chandelle ».

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Corrosion de Jon Bassoff

 

 

 

Corrosion de Jon Bassoff,

Publié aux éditions Gallmeister,

213 pages, 2018.

 

Un vétéran d’Irak au visage mutilé tombe en panne au milieu de nulle part et se dirige droit vers le premier bar. Peu après, un homme entre avec une femme, puis la passe à tabac. L’ancien soldat défiguré s’interpose, et ils repartent ensemble, elle et lui. C’était son idée, à elle. Comme de confier ensuite au vétéran le montant de l’assurance-vie de son mari qui la bat. Ce qu’elle n’avait pas réalisé, c’était qu’à partir de là, elle était déjà morte.

Repéré chez les lectures du monstre, Corrosion avait la promesse d’être bien cradingue niveau redneck et misère populaire. Je ne suis pas déçu. Jon Bassoff n’est pas tendre avec son lecteur et le fait pénétrer dans un univers où le sang s’entremêle à la rouille des camions et à la crasse des rues.

Le lecteur fait d’abord la connaissance de Joseph Downs. Vétéran de la guerre d’Irak, il est complètement défiguré. Alors qu’il s’arrête dans un bled perdu, il défend Lilith de son mari qui la bat. Une sorte d’idylle naît entre ces deux êtres cabossés par la vie jusqu’à ce que Lilith lui demande de faire une certaine chose pour la sauver…

Dès le début, l’univers développé de Jon Bassoff sent la poussière et l’essence. Il nous plonge au cœur des États-Unis, là où personne n’a envie de se rendre, dans des villes toutes plus paumées les unes que les autres, où la crasse fait partie du décor. Ce Joseph Downs a d’ailleurs quelque chose de tordu, d’étrange, outre sa gueule cassée. Il n’est pas bien net. Quand il rencontre Lilith, il plonge alors dans dans une spirale de violence qui va l’entraîner loin, très loin.

Corrosion est le genre de roman qui vous prend aux tripes et qu’il est très difficile de lâcher. C’est noir, bien noir et corrosif comme l’indique le titre. On assiste à la lente dégradation mentale et physique de Joseph. Le lecteur plonge tête la première dans la noirceur la plus atroce sans possibilité de retour. Certaines scènes sont très violentes et il faut parfois avoir le cœur bien accroché pour suivre Joseph Downs dans son roadtrip sanglant. 

Corrosion appartient à la veine du roman noir et entraîne son lecteur sur les traces de Joseph Downs, pour un aller simple vers l’enfer. 

Les Heures rouges de Leni Zumas

 

 

 

Les Heures rouges de Leni Zumas,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

395 pages, 2018.

 

 

 

États-Unis, demain. Avortement interdit, adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Non loin de Salem, Oregon, dans un petit village de pêcheurs, cinq femmes voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère. Ro, professeure célibataire de quarante-deux ans, tente de concevoir un enfant et d’écrire la biographie d’Eivor, exploratrice islandaise du XIXème. Des enfants, Susan en a, mais elle est lasse de sa vie de mère au foyer – de son renoncement à une carrière d’avocate, des jours qui passent et se ressemblent. Mattie, la meilleure élève de Ro, n’a pas peur de l’avenir : elle sera scientifique. Par curiosité, elle se laisse déshabiller à l’arrière d’une voiture… Et Gin. Gin la guérisseuse, Gin au passé meurtri, Gin la marginale à laquelle les hommes font un procès en sorcellerie parce qu’elle a voulu aider les femmes.

La rentrée littéraire est toujours pleine de surprise. Avec ce titre, Leni Zumas vient marquer son empreinte en proposant un texte actuel et visionnaire, le genre de récit qui résonne longtemps en vous après l’avoir lu.

Leni Zumas imagine les États-Unis de demain. L’avortement y est illégal. Les femmes qui y recourent sont emprisonnées; celles qui font des fausses-couches sont obligées d’enterrer leur fœtus. Il sent mauvais être une femme dans ce pays-là.

A travers quatre portraits de femmes, Leni Zumas nous laisse observer cette société où on ne peut disposer de son corps librement, où l’on est soumis à la loi du plus fort: l’homme.

Il y a d’abord la biographe, Roberta. Célibataire, sans enfant, elle cherche à avoir un enfant mais la FIV lui est interdite. Roberta court de laboratoire en laboratoire pour connaître son jour optimal d’ovulation afin de se faire inséminer: une course éternelle contre le temps. Susan, est mère au foyer, dépassée par ses deux enfants, mariée à un abruti, elle aimerait fuir. Mais que faire lorsqu’on est une femme sans emploi et qu’on dépend exclusivement de son mari? Mattie tombe enceinte alors qu’elle n’est qu’au lycée. Elle va chercher à avorter par tous les moyens. Enfin, Gin, est considérée comme une sorcière parce qu’elle vit dans la forêt, à l’écart des hommes. On lui intente bientôt un procès comme au bon vieux temps des bûchers.

Le lecteur passe, de chapitre en chapitre, d’une femme à l’autre: la célibataire, la jeune fille, l’épouse, la sorcière. Elles incarnent toutes un passage de la vie ou un stéréotype de la femme dans la société. En chacune d’elle, on sent une détresse qui n’est pas que passagère mais qui s’ancre avec le climat malsain installé par la nouvelle loi qui refuse aux femmes le droit de disposer de leurs corps comme elles l’entendent.

Alors, oui, c’est révoltant, le texte émeut et met en colère. On ne peut que s’identifier à ces femmes qui luttent, chacune à leur manière, pour obtenir un droit qu’on leur refuse. L’histoire de ces quatre femmes résonne de manière terriblement actuelle. Dans la même veine que La servante écarlate de Margaret Atwood, Leni Zumas rappelle par ce texte fort, que rien n’est jamais acquis et que le pire peut encore arriver.

Avec Les Heures rouges, Leni Zumas signe un roman actuel et puissant. A lire absolument.

La Chute des géants de Ken Follett

 

 

 

La Chute des géants de Ken Follett,

Publié aux éditions Le Livre de Poche,

1048 pages, 2012.

 

En 1911, les grandes puissances vivent leurs derniers instants d’insouciance. Bientôt la guerre va déferler sur le monde… De l’Europe aux Etats-Unis, du fond des mines du pays de Galles aux antichambres du pouvoir soviétique, en passant par les tranchées de la Somme, cinq familles vont se croiser, s’unir, se déchirer, au rythme des bouleversements de l’Histoire. Passions contrariées, rivalités et intrigues, jeux politiques et trahisons… Billy et Ethel Williams, Lady Maud Fitzherbert, Walter von Ulrich, Gus Dewar, Grigori et Lev Pechkov vont braver les obstacles et les peurs pour s’aimer, pour survivre, pour tenter de changer le cours du monde.

Quand on se lance dans du Ken Follett, on sait quand on commence, on ne sait jamais quand on va finir. J’avais déjà tenté l’expérience avec Les Piliers de la terre. L’essai avait été concluant puisque j’avais adoré cette fresque médiéval immense. Avec La Chute des géants, je fais un bond dans le le temps puisque Ken Follett met ici en scène des personnages durant la première guerre mondiale.

Alors que dire après avoir dévoré ce pavé de 1048 pages? C’est tout simplement énorme! Ken Follett nous fait revivre de manière grandiose la grande guerre avec des personnages attachants, des intrigues politiques incroyables et une tension constante.

Ken Follett a l’art de la narration éclatée. Ce roman n’échappe pas à la règle. Il se fait fort d’inventer une myriade de personnages aux quatre coins du monde. Il y a d’abord, les personnages anglais: Billy, le fils de mineur qui va s’engager dans l’armée; Ethel, sa sœur, qui va se battre pour sa liberté et celle de toutes les femmes; Fitz, l’aristocrate, sûr de lui, séducteur, prisonnier d’un autre temps; sa sœur Maud, un peu trop moderne pour l’époque. Côté allemand, nous avons Walter, fou amoureux de Maud, partagé entre son amour et sa patrie. Il y  aussi les russes avec Lev, la crapule qui s’en sort toujours et son frère Grigori, bonne âme. Et aux États-Unis, Gus Dewar, le conseiller du président.

Tous ces personnages évoluent d’abord les uns à côté des autres jusqu’à ce qu’ils se croisent. Les uns combattront, les autres s’aimeront. La Chute des géants prend l’allure d’un roman choral qui permet de raconter la guerre de plusieurs points de vue et c’est ce qui fait la force du livre. L’auteur apporte beaucoup de nuances à travers ces différents portraits.

Chaque personnage nous fait pénétrer aussi dans son univers, sa famille, ses amis. Il y a tout le côté aristocratique incarné par Fitz et Walter. Les dîners habillés, aux chandelles, aux multiples plats et vins; les domestiques; le sentiment de supériorité. Tout cela sera balayé par la guerre et ses horreurs. On voit vraiment le monde évoluer sous la plume de l’auteur et je trouve cela vraiment fort. Les femmes prennent de plus en plus de pouvoir et de place; les mœurs évoluent et deviennent moins strictes et Fitz est bien obligé de constater que ses valeurs ont complètement changé et qu’il doit faire avec. A côté de la brillance des dîners edwardiens, on pénètre aussi dans la misère la plus dure: en Angleterre, avec les mineurs; en Russie, avec les ouvriers.

Le point de rupture entre ces deux mondes bien délimités sera la première guerre mondiale. Là aussi, l’auteur reconstitue minutieusement les faits qui ont conduit à cette catastrophe humaine. La poudrière des Balkans, le refus de se plier au droit, l’entrée en guerre de tous les belligérants. C’est véritablement brillant. Ken Follett nous fait revivre une épopée incroyable qui va bouleverser le monde. Il s’appuie sur une documentation très solide. Certains passages, très politiques, peuvent paraître difficile à lire, mais bien vite, l’auteur nous plonge dans l’univers de l’espionnage, de la guerre, de la diplomatie et c’est passionnant! Les scènes de guerre dans les tranchées sont peu nombreuses, l’auteur se concentrant davantage sur « les coulisses » mais elles apparaissent violentes et brutales, reflétant parfaitement les conditions de l’époque. 

La Chute des géants m’aura tenue en haleine de longues heures et je ne peux que recommander cette immense fresque historique et immersive qui nous fait revivre les heures les plus sombres du vingtième siècle.

Les vies de papier de Rabih Alameddine

 

 

 

 

Les Vies de papier de Rabih Alameddine,

Publié aux éditions Les Escales,

2016, 326 pages.

 

 

Aaliya Saleh, « dame âgée » de Beyrouth, est une anomalie. Divorcée, sans enfant, non croyante, elle s’est toujours rebellée contre les diktats de la société. Sa passion dans la vie, sa raison de vivre même, est la littérature. À tel point que, chaque année, elle traduit un de ses romans préférés en arabe avant de le ranger dans un tiroir. Les quelque trente-sept livres traduits par Aaliya au cours de sa vie n’ont donc jamais été lus par qui que ce soit. Ce portrait d’une femme solitaire en pleine crise existentielle oscille sans cesse entre passé et présent dans un Beyrouth en constante mutation. Tandis qu’elle essaye de maîtriser son corps vieillissant et la spontanéité de ses émotions, Aaliya doit faire face à une catastrophe inimaginable qui menace de faire voler sa vie en éclats.

Les Vies de papier est arrivé complètement par hasard dans ma PAL estivale. On me l’a donné au détour d’une conversation et je me suis dis « pourquoi pas? ». Ce n’est pas un roman facile d’accès. Il a une narration assez déstructurée, des références littéraires poussées mais demeure cependant passionnant.

Aaliya vit à Beyrouth. Elle est maintenant assez âgée pour nous raconter sa vie de libanaise à travers ses joies et ses peines passées. Dans une Beyrouth en guerre, en ruines, affamée mais toujours belle, Aaliya mène sa vie comme elle l’entend, elle qui a été répudiée par son mari mais qui a vu en ce divorce l’accès à une liberté inespérée.

Les Vies de papier est un roman qui conjugue la beauté des mots, l’amour pour la littérature. Aaliya lit depuis toute petite. Elle devient libraire complètement par hasard, dans un petit local miteux de Beyrouth. Elle traduit en arabe des œuvres littéraires qu’elle stocke dans une chambre de bonne pour le plaisir.

Aaliya va nous raconter son existence. Un souvenir lui fait penser à une personne, une anecdote lui rappelle un lieu. La narration va de pensée en pensée d’où parfois la difficulté de suivre le récit de sa vie. On alterne entre passé et présent, faisant des aller-retour continuels. C’est cependant passionnant. On la suit enfant puis jeune mariée puis femme accomplie dans une Beyrouth patriarcale où être une femme seule est mal considérée. Aaliya est une femme émancipée qui n’hésite pas à dormir avec son AK-47 à portée de main pendant la guerre. Ce portrait de femme est souvent drôle, parfois révoltant, toujours juste.

Les Vies de papier est aussi une formidable ode à la littérature. Aaliya vit entourée de ses livres. Elle vit littérature, parle littérature, mange littérature dans une ville à cent mille lieues de ses préoccupations intellectuelles. Le roman est truffé de citations, pas toujours évidentes à identifier ou à décrypter et rendent le récit érudit à l’image d’Aaliya finalement.

Les Vies de papier est une lecture passionnante et érudite qui rend hommage à la littérature et à Beyrouth les réunissant pour toujours à travers le personnage d’Aaliya.

Un Goût de cannelle et d’espoir de Sarah McCoy

 

 

Un Goût de cannelle et d’espoir de Sarah McCoy,

Publié aux éditions Les Escales,

2014, 409 pages.

 

 

Allemagne 1944. Naïve et innocente, Elsie traverse la guerre à l’abri de la petite boulangerie de ses parents et sous la protection d’un officier nazi, loin d’être indifférent à son charme. Lors de la soirée de Noël du parti, elle échappe de peu à un viol grâce à un petit garçon juif. Seul et sans défense, il demande à la jeune fille de le cacher. Prendra-t-elle le risque ? États-Unis, de nos jours. À quatre-vingts ans, Elsie s’active toujours derrière les fourneaux de sa boulangerie. Elle rencontre Reba, une journaliste venue l’interroger sur les fêtes de Noël du passé…

J’ai enfin pris le temps de lire ce roman que j’ai dévoré en deux jours! Sarah McCoy nous raconte ici une histoire forte et émouvante, riche en rebondissements qui m’a tenu en haleine.

Elle plonge son lecteur à la fin de l’année 1944, alors que les Allemands pensent encore pouvoir gagner la guerre même si certains signes ne trompent pas. Elsie a 17 ans. Elle aide ses parents qui tiennent une petite boulangerie à Garmish. Lors d’un bal nazi, Elsie manque d’être violée par un officier allemand. Elle ne doit son salut qu’à Tobias, un enfant juif. Elle va alors le cacher dans sa chambre.

Le récit de Sarah McCoy s’articule autour de deux axes de narration. Le premier axe est celui d’Elsie, jeune allemande de 17 ans dont le monde s’écroule à la suite de la tentative de viol. Elle va s’apercevoir que le monde n’est pas aussi manichéen qu’elle le pensait. Elsie est un personnage attachant, qui a su m’émouvoir car elle a de nombreuses faiblesses. Elle cache Tobias chez elle mais ne se comporte pas pour autant comme une héroïne. Elle a constamment peur et vit dans l’angoisse d’être découverte par la Gestapo.On la suit dans son quotidien de jeune fille, aidant ses parents du mieux qu’elle le peut à la boulangerie, tentant d’échapper à son destin de femme à savoir se marier et avoir des enfants avec un officier nazi.

Ce premier récit nous offre aussi une plongée au cœur du système nazi. Grâce aux lettres d’Hazel, la sœur d’Elsie, on découvre les Lebensborn. Dans sa grande folie, Hitler a imaginé que certaines femmes pouvaient contribuer à l’érection du grand Reich en offrant leur corps comme réceptacle. Ainsi Hazel donne naissance à des enfants aryens dans des lebensborn telle une vache reproductrice pour constater qu’elle ne pourra jamais les élever et les aimer car ils seront élevés dans la tradition nazie. Les enfants handicapés et faibles sont éliminés sans état d’âme révélant l’atrocité de tout un système.

Le deuxième récit se passe de nos jours, à El Paso, au nouveau Mexique. Reba cherche à faire un reportage sur les traditions de Noël. Elle se rend dans la boulangerie allemande d’Elsie, âgée à présent de 80 ans. Les deux femmes vont se lier d’amitié. Reba hésite à s’engager avec Rikki, son petit ami. Ce dernier est garde frontière et remet de plus en plus souvent en cause son métier qui consiste à arrêter et expulser des sans-papiers. Cette partie m’a moins plu et le récit aurait pu s’en passer même si je comprends le message de l’auteur qui fait un parallèle entre les arrestations des juifs pendant la guerre et les expulsions des sans-papiers.

Cette histoire est en tout cas formidable et restera longtemps gravée dans ma mémoire. J’ai vraiment aimé me plonger aux côtés d’Elsie. A travers ce personnage, on passe du côté des Allemands et le lecteur constate la souffrance d’un peuple qui s’est révélé parfois courageux, rebelle. On y voit un peuple rationné, affamé, vivant dans la peur. Elsie incarne une jeunesse qui se rend peu à peu compte de l’absurdité de l’idéologie nazie et qui va lutter, à son échelle, contre.

Un goût de cannelle et d’espoir est un roman à la fois sombre et lumineux. Un petit bijou de littérature.

La tresse de Lætitia Colombani

 

 

 

La Tresse de Lætitia Colombani,

Publié aux éditions Grasset,

2017, 222 pages.

 

Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.

Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.

Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.

Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.

Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.

La Tresse est le premier roman de Lætitia Colombani et il a fait couler beaucoup d’encre à sa sortie. Roman chorale, roman féminin et féministe, La tresse est un petit roman qui m’a moi aussi conquise. Avec une trame simple, l’auteur entrelace, tresse trois destinées de femmes à travers le monde et les lie à tout jamais, elles qui ne se connaissent pourtant pas. J’ai dévoré ce petit roman en une après-midi!

L’auteur alterne les chapitres pour nous conter l’histoire de trois femmes: Smita l’indienne, Giulia la sicilienne et Sarah l’américaine. Chacune va tisser un lien avec les autres femmes de manière totalement inconsciente! Leurs trajectoires très différentes vont en effet se rejoindre.

L’histoire qui m’a le plus plu est sans nul doute celle de Smita, l’intouchable, qui cherche à offrir une vie meilleure à sa fille et qui va défier le pouvoir de son mari, de son village pour réaliser son souhait. Son travail consiste à vider les latrines des villageois. Elle espère envoyer sa fille à l’école de manière à ce qu’elle ait un autre destin que le sien. Elle fait preuve d’un courage incroyable dans une société indienne patriarcale où les femmes ne sont pas considérées comme des êtres humains. C’est un récit à la fois terrifiant et émouvant.

Le récit de Giulia m’a aussi beaucoup touchée car c’est une jeune femme qui est moderne et ouverte au monde. J’ai adoré découvrir sa famille et voir évoluer Giulia si différente de ses sœurs. Elle reprend l’entreprise de son père à Palerme en Sicile. L’auteur nous fait véritablement voyager sur cette île en quelques lignes. J’ai beaucoup aimé les passages consacrés à ce personnage.

L’intrigue qui concerne Sarah est à mon goût un peu plus caricaturale. L’auteur peint une wonder woman des temps modernes qui mène de front sa vie pro et sa vie familiale. J’ai moins accroché à son histoire même si, finalement, Sarah se révèle aussi touchante que Smita et Giulia.

La Tresse est un premier roman qui vaut véritablement le coup! Le destin entrecroisé de ces trois femmes est vraiment beau. Un livre sur la dignité, le courage et l’amour!