La Mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé

 

 

La mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé,

Publié aux éditions Magnard,

2017, 205 pages.

 

Dans une Antiquité imaginaire, le vieux Tsongor, roi de Massaba, souverain d’un empire immense, s’apprête à marier sa fille. Mais au jour des fiançailles, un deuxième prétendant surgit. La guerre éclate : c’est Troie assiégée, c’est Thèbes livrée à la haine. Le monarque s’éteint; son plus jeune fils s’en va parcourir le continent pour édifier sept tombeaux à l’image de ce que fut le vénéré – et aussi le haïssable – roi Tsongor.

Reçu un peu par hasard, j’étais curieuse de découvrir ce petit roman de Laurent Gaudé, Goncourt des Lycéens 2002 et Prix des libraires 2003, autant dire du lourd! Je sors assez surprise par cette lecture et finalement conquise même si ce n’était pas gagné au départ.

Laurent Gaudé place son intrigue dans une Afrique médiévale légendaire. On imagine sans peine ces grandes plaines désertiques, ces cités gigantesques colorées, dorées par le soleil écrasant. Tsongor, le vieux roi, va marier sa fille Samilia à Kouame, le roi du Nord, le roi des Terres de sel. Tout est prêt à être célébrer dans la joie et les fastes. Mais à la veille du mariage, Sango Kerim se présente. Il a été élevé par Tsongor comme un fils et a fait un pacte avec Samilia lorsqu’ils n’étaient encore que des gamins: il vient donc honorer son engagement. La guerre éclate entre les deux prétendants alors que Tsongor meurt et que son fantôme contemple, impuissant, le massacre.

Laurent Gaudé s’est clairement inspiré non seulement de la tragédie antique mais surtout de L’Iliade d’Homère. Samilia c’est un peu Hélène de Troie, déchirée entre sa patrie et son amour naissant pour Kouame. Tsongor le vieux roi est confronté à un dilemme: il ne peut le résoudre sans déclencher de guerre. A qui offrir Samilia?

Si le début du roman m’a un peu ennuyée par son style très dépouillé et par l’intrigue narrée d’une façon qui rappelle les contes, j’ai été emportée par la suite du roman. Laurent Gaudé insuffle un style épique et il donne un petit côté Game of Thrones au livre. Dès que les prétendants déclenchent la guerre, ça tape fort de tous les côtés. Certaines pages sont d’une force inouïe. Gaudé nous fait pénétrer au cœur de la bataille. Il décrit les armées de Sango Kerim et de Kouame. Ces deux princes ont recruté des peuples de toutes sortes qui donnent vraiment une allure bigarrée et inquiétante à leur armée. Il y a les mangeurs de khat d’un côté, drogués, hallucinés jusqu’au bout des ongles; les chiennes rouges de l’autre, effrayantes et j’en passe. C’est merveilleusement décrit et donne le frisson.

Gaudé saupoudre le tout d’une aura mystique. L’un des fils du roi parcourt la terre afin de lui construire sept tombeaux; Le fantôme de Tsongor se relève et observe la bataille tout en croisant les spectres des morts au petit matin.

Gaudé donne un souffle antique et épique à son roman. Les scènes de bataille sont à couper le souffle. Avec La mort du roi Tsongor, Gaudé s’approprie l’épopée avec brio. Chapeau!

Le Goût du bonheur, Tome 1: Gabrielle de Marie Laberge

 

 

Le Goût du bonheur, Tome 1: Gabrielle de Marie Laberge,

Publié aux éditions Pocket,

2009, 877 pages.

 

Réunis dans leur résidence estivale de l’île d’Orléans, non loin de Québec, les Miller et leurs six enfants offrent l’image de l’harmonie et de l’aisance. La crise des années trente les a épargnés.
Chez eux, le goût du bonheur l’emporte sur les conventions et les préjugés d’une société paroissiale et étouffante.
Comblée par un mari intelligent et sensuel, Gabrielle aspire a encore plus de liberté, prête à la révolte. La tendre et violente Adélaïde, sa fille, est déchirée entre sa tendresse pour le jeune Florent et sa passion pour l’Irlandais Nic McNally.
Partout, alors que la rumeur de la guerre enfle en Europe, s’annoncent des orages du coeur, des menaces, des trahisons, la maladie.
Mais rien ne semble pouvoir briser le courage et l’énergie vitale des Miller.

Le Goût du bonheur est une de ces sagas familiales qu’il est vraiment difficile de lâcher. Malgré l’épaisseur de la brique (877 pages pour être exacte), je n’ai pas vu défiler le temps et j’ai dévoré ce premier tome à vitesse grand V. Repéré sur le blog de Margaud Liseuse, j’ai vite succombé au charme de cette famille québécoise!

Le goût du bonheur nous plonge dans les années 30, au Québec. On va suivre dans ce roman la famille Miller. Ce premier tome est centré sur la mère de famille Gabrielle, exceptionnelle à tous points de vue. Mère de cinq enfants, Gabrielle est une belle femme, désirable et désirée par son mari franco-irlandais, Edward. La première surprise du roman vient de ce couple fusionnel, amoureux, passionnel. Ce n’est peut-être pas évident mais à l’époque, les mariages sont souvent arrangés et les filles se marient avant tout pour se caser, poussées par leurs parent qui souhaitent se débarrasser d’elles passé un certain âge. Mais Gabrielle a fait un mariage d’amour. Elle a désobéi à son père et s’est mariée avec Edward. Aussi son couple est heureux dans la vie de tous les jours. Il émane d’eux une complicité rayonnante qui ne disparaît pas malgré les grossesses et l’âge. C’est important de resituer les faits selon moi car le roman va principalement tourner autour de la place de la femme dans la société, son désir d’émancipation et de liberté.

Forte de ces principes, Gabrielle élève ses enfants avec bienveillance et amour. Ils ont le le droit de donner leur avis, de parler à table et les gestes tendres parents/enfants sont quotidiens. Là encore, Gabrielle dénote complètement dans un monde où les enfants ne sont pas considérés et où ils doivent obéissance aveugle à leurs parents. A travers la vie de Gabrielle, le lecteur va donc voir grandir les enfants à commencer par Adélaïde, l’aînée des filles, au caractère déjà bien affirmé pour son jeune âge. Gabrielle est un personnage complexe. Certes, elle cherche à s’émanciper (et son mari Edward la pousse dans ce sens) mais ce n’est pas un personnage de rebelle qui envoie tout valser. Marie Laberge écrit son intrigue avec réalisme. Gabrielle porte sur elle le poids d’un héritage patriarcale mais aussi religieux. Elle est toujours prise entre son envie de se libérer du joug des hommes et la réalité de son combat. Elle va prendre conscience qu’elle a ses propres armes et que chaque chose vient en son temps.

Derrière l’histoire de cette famille, l’auteur en profite aussi pour nous raconter le Québec des années 30: le krach de 29 et ses conséquences, la misère des femmes et des enfants livrés à eux-mêmes dans la rue, la maladie mais aussi la sexualité bridée, contrôlée par les hommes, le poids de la religion et des apparences. Que de chemin parcouru et qu’il semble loin le temps où il fallait épouser l’homme choisi par ses parents!

Les personnages plus secondaires ne sont pas négligés par l’auteur, bien au contraire! Isabelle, la nièce, jeune fille mal aimée de sa vraie mère qui trouvera en Gabrielle une mère de substitution; Florent, le protégé d’Adélaïde, surdoué; Nic, amoureux fou d’une chimère; Edward, le mari de Gabrielle passionné et ouvert d’esprit….

Cet article, j’en ai conscience, ne rend pas justice à la beauté et à la densité du roman. Marie Laberge nous projette au cœur d’une famille où il fait bon vivre et s’épanouir. J’aimerais encore vous parler des étés sur l’île si merveilleux, d’Adélaïde qui s’épanouit et prend plus d’espace au fil des pages, de l’imminence de la seconde guerre mondiale qui rend encore plus haletant ce roman….Les quinze années sur lesquelles s’étend ce premier tome m’auront arraché bien des larmes. Un seul mot d’ordre: lisez-le!

L’homme qui s’envola d’Antoine Bello

 

L’Homme qui s’envola d’Antoine Bello,

Publié aux éditions Gallimard,

2017, 320 pages.

 

 

 

Walker a tout pour être heureux. Il dirige une florissante entreprise au Nouveau-Mexique et sa femme, la riche et belle Sarah, lui a donné trois magnifiques enfants. Et pourtant, il ne supporte plus sa vie. Entre sa famille, son entreprise et les contraintes de toutes sortes, son temps lui échappe. Une seule solution : la fuite. Walker va mettre en scène sa mort de façon à ne pas peiner inutilement les siens.
Malheureusement pour lui, Nick Shepherd, redoutable détective spécialisé dans les disparitions, s’empare de son affaire et se forge la conviction que Walker est encore vivant. S’engage entre les deux hommes une fascinante course-poursuite sur le territoire des États-Unis. En jeu : la liberté, une certaine conception de l’honneur et l’amour de Sarah.

Grâce à la dernière opération Masse critique de Babelio, j’ai pu découvrir la plume d’Antoine Bello à travers son dernier ouvrage L’homme qui s’envola. Antoine Bello cultive une certaine façon de faire à l’américaine qui n’est pas pour me déplaire. Son roman se lit extrêmement rapidement tant il est bien construit et bien ficelé et je le verrai tout à fait bien adapté au cinéma.

Cet aspect des choses directes, sans tergiversation, Antoine Bello nous le donne à lire dès le début de son roman. Walker s’ennuie dans sa vie. A la tête d’une gigantesque entreprise de distribution de courrier, il ploie sous le poids des responsabilités. Sa vie paraît idéale de l’extérieur: déplacement en avion privé, grande maison, jolie femme et beaux enfants, galas de charité…. Walker semble s’être bâti une vie de rêve où tout lui réussit mais il étouffe. Alors il pense à disparaître, à se faire passer pour mort afin de refaire sa vie ailleurs pour enfin vivre pour lui-même.

Il organise le crash de son avion et est déclaré mort. Oui mais voilà, on a beau tout prévoir, il y a toujours un grain de sable pour abîmer le beau rouage que l’on s’était forgé. Et ce grain de sable s’appelle Shepherd, un skip tracer ou chasseur de primes. Il n’est pas convaincu de la mort de Walker et va tout faire pour le retrouver.

Si le début du roman m’a paru un peu plan-plan – Antoine Bello dresse le panorama de la vie du personnage – la suite s’avère terriblement addictive et passionnante. En effet, un jeu du chat et de la souris va s’engager entre Shepherd et Walker. Shepherd sait que Walker est vivant et va déployer toute son expérience de skip tracer pour le retrouver. Walker n’est pas naïf et se doute bientôt de la chose. Il va prendre Shepherd à son propre jeu. En voulant devenir libre, Walker s’enferme dans une sorte de prison où, dans la peau d’un fugitif, il devient une proie et doit sans cesse brouiller les pistes, changer d’apparence et d’habitudes.

Le rythme est soutenu et les chapitres alternent entre le point de vue de Walker, celui de Shepherd et celui de Sarah, veuve de Walker, bien décidée à lui faire payer cet acte de lâcheté. Le suspens croît au fil des pages jusqu’à ce que les choses s’inversent!

La seule chose qui m’a déplu dans ce roman est finalement les raisons sur lesquelles reposent l’intrigue. Je n’arrive pas vraiment à imaginer que Walker plaque tout et laisse femme et enfants derrière lui « juste » pour reprendre sa liberté. Il aime sa femme et ses enfants, on le voit, on le ressent. J’ai trouvé que la raison invoquée était trop légère. Le personnage n’est pas assez torturé pour commettre cet acte. C’est le seul bémol que j’apporterai à ma critique.

L’homme qui s’envola réussit le pari de propulser le lecteur au cœur d’une course-poursuite haletante. Merci pour cette belle découverte!

Hadamar de Oriane Jeancourt Galignani

 

 

Hadamar de Oriane Jeancourt Galignani,

Publié aux éditions Grasset,

2017, 283 pages.

 

 

 

 

1945. Un homme sort de Dachau. Il y a été emprisonné pour ses articles d’opposition au Troisième Reich qui vient de s’effondrer. Dans le désastre physique et moral de l’Allemagne vaincue, il part à la recherche de son fils, dont il ne sait plus rien depuis qu’il l’a inscrit aux Jeunesses hitlériennes avant d’être emprisonné. Il retourne dans sa ville natale. Les habitants sont énigmatiques, fuyants : une femme élude ses questions ; un soldat américain venu enquêter sur un mystérieux programme « Aktion T4 » des nazis garde des informations secrètes.
C’est alors que l’homme entend des rumeurs au sujet de l’hôpital d’Hadamar. Il s’y rend, décidé à retrouver son fils, quel que soit le prix de sa quête.

Grâce au prix Orange du livre 2017, j’ai eu la chance d’être sélectionnée pour découvrir un roman de la rentrée 2017. Merci de m’avoir fait découvrir Hadamar, un roman à la fois beau et terrible.

En 1945, Franz est libéré du camp de Dachau dans lequel il a été déporté pour opposition politique. A l’époque journaliste, son ton dénonciateur et ses attaques contre le régime nazi l’ont condamné. Il aurait pu s’enfuir mais il a toujours gardé espoir que le peuple allemand prenne conscience de la folie nazie. Revenu d’entre les morts, il retourne dans sa ville où il a laissé son fils Kasper. Qu’est-il devenu ce fils bien trop maigre et malade pour s’enrôler dans les troupes allemandes? Dans un pays dévasté par la guerre, où les Américains veillent à la reconstruction, Franz mène l’enquête pour retrouver son fils disparu.

Au détour d’une rencontre, il fait la connaissance de Wilson, haut gradé de l’armée US. Celui-ci l’oriente vers l’hôpital psychiatrique d’Hadamar. Un hôpital isolé dans lequel en 1941 de drôles de choses se seraient déroulées. Les patients, schizophrènes, sourds, muets, handicapés physiques et mentaux mais aussi enfants « à moitié juif » y ont été envoyés pendant cette période. Toutes ces personnes devenues un poids pour la société nazie ont transité par cet hôpital. Que sont-ils devenus? Franz enquête avec Wilson et découvre une horreur sans nom.

Hadamar est un lieu qui a réellement existé. Si l’auteur romance les faits, elle a aussi enquêté sur ce lieu terrible. L’asile d’Hadamar a été la première pierre portée à l’édifice nazie de la déshumanisation et de la négation de l’Autre. Oriane Jeancourt Galignani narre ici une réalité terrible, au-delà de l’horreur. Elle fait vivre au lecteur un processus qui donne la nausée.

Mais au-delà de cette intrigue, elle pose la question de la soumission, de l’action. Tout le monde savait à Hadamar ce qu’il se passait. Les bus parvenaient aux portes de l’asile pleins à craquer et repartaient toujours vide. La rumeur enflait. Qu’ont fait tous ces gens qui voyaient, qui entendaient, qui sentaient? Pourquoi ont-ils fermé les yeux? Qui sont les coupables? Les nazis ou la population?

L’auteur réussit le pari de nous amener sur le terrain de l’indicible, de l’innommable sans jamais tomber dans le voyeurisme, sans jamais porter de jugement sur ceux qui n’ont rien fait car qu’aurions-nous fait à leur place? Son personnage Franz est touchant, à la recherche de ce fils perdu, prodigue. Wilson, hanté par sa sœur malade Emma, tente de venger tous ces malheureux pour que personne n’oublie qu’un jour, ils ont été. C’est beau, puissant, terrible et hélas, vrai!

Avec Hadamar, Oriane Jeancourt Galignani nous plonge dans un roman d’une puissance inouïe. Cette histoire m’a bouleversée du début à la fin. Sans concession, elle nous ouvre les yeux sur une période noire qu’on aimerait enfouir dans les mémoires et penser que rien de cela ne s’est jamais produit. Bienheureusement, l’auteur est là pour nous faire voir jusqu’où l’horreur a pu aller, pour ne jamais oublier.

Une mer si froide de Linda Huber

 

 

Une mer si froide de Linda Huber,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2017, 362 pages.

 

Qui est cette femme? Pourquoi m’appelle-t-elle Hailey? Je m’appelle Livvy, j’ai 3 ans…
Par une belle journée d’été, au bord de la mer, Livvy 3 ans, disparaît. A-t-elle été emportée par la mer? A-t-elle été enlevée? Les semaines passent: aucune trace de la fillette. La police conclut à la noyade et les recherches s’arrêtent. Sa mère Maggie abandonne tout espoir…
Jennifer a perdu sa petite Hailey, 5 ans. Pourtant, la jeune femme est persuadée qu’elle vient de la retrouver, là, sur la plage. Mais Hailey n’est plus elle-même et agace Jennifer par son comportement. La jeune mère compte bien la faire plier. Pour commencer, elle l’emmène dans un cottage isolé et la bourre de sédatifs afin de la calmer…
Qui pourra sauver la petite fille?

Merci aux éditions Presses de la Cité pour cette belle découverte avec la lecture de ce roman poignant. Une mer si froide raconte en parallèle la vie de Maggie et de Jennifer. La première vient de perdre sa fille Olivia alors que la famille passait l’après-midi au bord de la mer. Olivia disparaît d’un seul coup. S’est-elle noyée? L’a-t-on enlevée? Maggie culpabilise énormément et tente de faire le deuil de sa petite fille de 4 ans.

Jennifer est une jeune femme, enceinte de jumeaux, qui a tout pour être heureuse. Son mari, Philipp est en Californie, au chevet de sa grand-mère malade. Jennifer, en attendant, s’occupe de leur petite fille Hailey et décore leur luxueuse maison nouvellement acquise. Mais quelque chose ne va pas chez Hailey qui semble différente « d’avant ». Alors Jennifer sévit et fait vivre un vrai cauchemar à sa fille.

J’ai été happée par ce roman fort et poignant dès les premières pages. Il y a d’abord l’histoire de Maggie dont la fille disparaît. A l’angoisse succède la culpabilité puis le chagrin, cet abîme de souffrance qui ronge Maggie et qui l’empêche d’avancer. Comment faire son deuil quand il n’y a aucun corps à pleurer?

Et puis au fil de l’histoire, on découvre une autre vérité: celle de Jennifer, flanquée d’une petite Hailey bien différente de ce qu’elle connaissait. Bien sûr, le lecteur comprend tout de suite de quoi il retourne. J’ai lu des commentaires négatifs sur le fait qu’on connaissait la fin de l’histoire dès les trente premières pages. Mais ce roman n’est pas un thriller. C’est un livre sur la perte, le deuil, la folie. Tout au long du livre, on constate la psychose de Jennifer qui ne fait qu’amplifier. Tout ce qu’on souhaite, c’est sortir Hailey de ce piège infernal. Nous savons bien qui est Hailey et l’angoisse monte de plus en plus. Jennifer n’a aucune limite pour modeler Hailey à son image. Les sévices morales et physiques s’enchaînent. Le livre est parfois dur, si intense qu’on a hâte d’arriver au happy end que l’on souhaite de tout cœur. La psychose de Jennifer est décrite avec justesse et devient angoissante au fil de la lecture. Jennifer est un personnage effrayant au possible. On apprendra plus tard les raisons de sa folie.

L’atmosphère du roman est assez pesante et rend compte de l’état mental de Maggie ou de Jennifer. Si le style de l’auteur n’est pas transcendant, elle parvient cependant à nous happer au cœur de son histoire et à nous faire vivre les choses intensément.

Une mer si froide est un roman poignant dont il est difficile de se détacher. Les thèmes de la folie et de la culpabilité sont abordés avec justesse. Un roman fort et intense.

 

Petite sœur la mort de William Gay

 

 

Petite sœur la mort de William Gay,

Publié aux éditions Seuil,

2017, 272 pages.

 

 

En 1982, David Binder, jeune auteur que son éditeur a convaincu d’écrire un roman de genre, s’installe avec sa femme – enceinte et réticente – et leur petite fille dans l’ancienne maison d’une famille de planteurs, à Beale Station, Tennessee. La demeure n’a pas bonne réputation : un fantôme cruel et facétieux en a tourmenté les occupants au début du XIXe siècle, persécutant plus particulièrement la jeune Virginia. Sur la propriété, la pierre tombale de Jacob Beale est éloquente : « 1785-1844. Torturé par un esprit. » Il semblerait que le fantôme ait été une dame, et qu’elle rôde encore dans les murs. Or David s’est laissé envoûter par le lieu… La vie quotidienne, et conjugale, des Binder va s’en ressentir, jusqu’au drame.

Petite sœur la mort est une formule empruntée à William Faulkner et résume parfaitement l’atmosphère glaçante de ce roman. Je ne connaissais pas du tout William Gay. La préface de Tom Franklin, longue d’une vingtaine de pages, consacrée à l’auteur est très intéressante et éclairante sur sa personnalité. William Gay est finalement un génie, mal connu, disparu bien tôt.

Avec Petite sœur la mort, il plonge son lecteur dès les premières pages dans une Amérique hantée, torturée, violente et poussiéreuse. Le premier chapitre happe le lecteur au cœur de la noirceur humaine. En 1785, un médecin est emmené de force dans une maison pour y soigner une femme. Il n’en ressortira pas vivant. Ces quelques pages m’ont scotchée dès le départ par leur beauté et par leur violence profonde.

Le deuxième chapitre et les nombreux autres qui suivront sont consacrés à Binder et à sa famille en 1982. Binder est un écrivain ou se rêve écrivain. Après un certain succès, c’est le calme plat. Son agent littéraire lui propose d’écrire un roman à sensation écrit vite fait bien fait histoire de renflouer le navire. Binder choisit comme thème une lugubre histoire de fantômes. Il s’installe ainsi dans la maison de la famille Beale: maison réputée hantée. Alors que Binder s’efforce d’écrire, des manifestations étranges commencent à se faire voir: bruits, apparitions, hallucinations. Peu à peu Binder semble perdre le contrôle de lui-même.

De manière habile, l’auteur alterne les chapitres se déroulant en 1982 et ceux plus anciens qui témoignent de la dangerosité de la maison. Les époques se succèdent ainsi et montrent que la maison est littéralement « habitée » par une entité. Alors bien sûr, certains passages sont prenants et effrayants mais Petite sœur la mort n’est pas un roman d’épouvante. C’est un roman avant tout sur le pouvoir de la création. Binder est un écrivain en manque d’inspiration. La maison est-elle vraiment hantée ou est-ce Binder qui se laisse déborder par ses émotions? Rien n’est jamais clairement dit et c’est au lecteur d’interpréter les faits comme bon lui semble.

David est un personnage fasciné par la maison au point qu’il en négligerait presque sa femme et sa fille. L’atmosphère se fait de plus en plus pesante à mesure que l’intrigue se déroule. Les phrases roulent comme des promesses de mort et le lecteur devient lui aussi fasciné par cette étrange maison. Est-ce David qui nourrit ses fantasmes sur la maison ou l’inverse?

Petite sœur la mort est un roman qui plonge le lecteur au cœur de la noirceur la plus pure. L’histoire sombre au possible le happe. William Gay ne livre pas toutes les réponses et laisse le lecteur se débattre avec de nombreuses zones d’ombre. Intense, magnifique et sublime!

La Femme de mon ami de Polly Dugan

 

 

La Femme de mon ami de Polly Dugan,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2017, 361 pages.

 

Garrett avait oublié cette promesse faite lors d’une soirée très arrosée, jusqu’au jour où, des années plus tard, Leo meurt dans un accident de ski. Sans hésiter, Garrett quitte tout pour rejoindre Audrey et ses trois fils à Portland et les aider à surmonter cette épreuve. Prêt à rester le temps qu’il faudra, il décide de poursuivre les travaux d’agrandissement de la maison et prend peu à peu la place laissée par le défunt.
Quand Audrey et Garrett commencent à se rapprocher, Garrett n’a plus le courage de révéler l’existence du fameux pacte. Que se passerait-il si Audrey le découvrait ?

Un grand merci aux éditions Presses de la Cité qui m’ont fait parvenir ce tout nouveau roman dévoré en trois jours! Polly Dugan entraîne le lecteur dans une histoire familiale émouvante et pleine d’espoir.

Leo et Audrey sont un couple heureux et très unis. Ils ont trois garçons. Malheureusement, Leo meurt dans un accident de ski, laissant Audrey seule et désemparée. Le meilleur ami de Leo, Garret, quitte tout pour rejoindre Audrey et sa famille afin de les aider du mieux qu’il peut. Garret est lié par une promesse qu’il a fait des années auparavant à Leo. Il lui a juré de tout faire pour Audrey s’il lui arrivait malheur et de veiller sur sa famille. Garret plaque tout pour tenir sa promesse….

Polly Dugan place dès le départ ses personnages dans une situation très compliquée. Audrey perd son mari du jour au lendemain et se retrouve seule pour élever ses trois enfants. Garret, professeur à Boston, pas très stable sentimentalement se retrouve bien malgré lui propulsé au sein de cette famille. Tout semble opposer Garret et Audrey et pourtant ils sont tous les deux dotés d’un courage et d’une force exceptionnels. Garret va tenir sa promesse et tout plaquer (job et copine) pour s’occuper d’Audrey et des enfants. Il prend comme prétexte de terminer les travaux d’extension de la maison entamés par Leo. Il construit cette extension seul, métaphore de son installation au cœur de la famille de Leo.

Bien évidemment, Audrey et Garret vont petit à petit se rapprocher. J’ai aimé la manière dont l’auteur amenait les choses. L’histoire ne se transforme pas d’un coup en conte de fée. Les choses sont beaucoup plus compliquées que cela. Les personnages culpabilisent beaucoup, rongés par l’ombre de Leo qui pèse sur leurs épaules. Garret est un personnage assez complexe. Il est lié par une promesse à Leo qu’il aurait tout aussi pu « oublier », or il ne le fait pas. Ce personnage si instable dans ses relations amoureuses va jusqu’au bout de sa démarche pour s’occuper d’Audrey mais surtout de ses trois garçons.

J’ai aimé la narration adoptée par l’auteur. Les chapitres alternent les points de vue qu’il s’agisse de celui d’Audrey, de Garret ou même des garçons. Le lecteur a ainsi une vue globale de l’histoire qui se déroule et de la manière dont chaque membre de la famille ressent les choses.

L’histoire d’Audrey et de Garret est aussi une histoire triste. Certains passages m’ont mis les larmes aux yeux. La tension psychologique, la tristesse des personnages et leur désarroi se font vraiment sentir. C’est parfois lourd à porter, dur à lire. La question du deuil et la manière dont on l’affronte est au cœur du roman. La détresse d’Audrey paraît réelle et on se prend à s’imaginer dans sa situation. Que ferions-nous? Comment réagirions-nous? Polly Dugan pose les bonnes questions à travers son roman. Peut-on encore aimer après avoir perdu son âme sœur? Comment aimer?

La Femme de mon ami est un très beau livre à la fois puissant et émouvant. La plume de Polly Dugan m’a étrangement rappelé celle de Douglas Kennedy (sans le côté politique). J’aime les intrigues dans lesquelles le personnage perd tout pour mieux recommencer et celle-ci en fait clairement partie!