Les Chemins de la résilience de Dorothée Leurent

 

 

Les Chemins de la Résilience de Dorothée Leurent,

Publié aux éditions Courrier du Livre,

2020, 180 pages.

Surmonter l’épreuve, aimer à nouveau la vie.
Ce livre raconte comment certains êtres ont puisé dans leurs ressources intérieures, le courage, l’audace et l’envie, de surmonter les épreuves. Huit interviews de personnalités ? Stéphanie Fugain, Patrick Chesnais, Albina du Boisrouvray, Elisabeth Depardieu, Patrick Poivre d’Arvor, Davina Delor, Latifa Ibn Ziaten, Nadine Trintignant, Albert Moukheiber, Jacques Lecomte ?, 30 témoignages de célébrités et deux interventions de scientifiques, illustrent parfaitement, le concept de la résilience.

Dorothée Leurent est une femme comme on en fait peu. Sa douleur, elle l’a transformée pour aller à la rencontre des autres, de ceux qui ont perdu un enfant. On n’imagine pas le désastre, le trou dans le cœur que peut causer cette perte. A la douleur, s’ajoute le deuil impossible. Comment survivre après avoir perdu la chair de sa chair? C’est à cette question que l’auteure tente de répondre avec modestie et pudeur dans son livre.

Pour cela, elle est remontée jusqu’aux poètes latins avec Ovide qui le premier parle du concept de la résilience, cette capacité qu’ont certains êtres humains à dépasser un choc ou en tout cas à transformer son expérience douloureuse en quelque chose de plus beau, de plus grand. Dorothée Leurent a cherché des exemples de personnalités publiques qui ont toutes en commun d’avoir perdu un enfant: Romy Schneider, Stéphanie Fugain, Elizabeth Depardieu ou encore Latifa Ibn Ziaten. Avec pudeur, elle raconte leur douleur, cette perte irrémédiable et la manière dont ils ont surmonté (ou pas) cette épreuve. Ce sont des témoignages difficiles à lire parce que poignants mais tellement forts et souvent remplis d’espoir à l’image de celui de Latifa Ibn Ziaten dont le fils a été assassiné par Mohamed Merah. Quelle femme! Quel exemple pour toute une nation!

Mais n’est pas résilient qui veut. Certains comme Romy Schneider n’ont jamais pu reprendre pied, d’autres sont tombés malades, ont préféré rejoindre leur « étoile ». D’autres se sont relevés plus forts et ont transformé leur douleur en quelque chose de bon et de bien, de meilleur pour la société. A chaque fois, Dorothée Leurent cite les associations qui ont été créées à l’occasion.

« Les Chemins de la Résilience » est un livre qui se lit petit à petit, qui demande au lecteur de prendre son temps, comme s’il recueillait à chaque fois des confidences. J’en retiendrai une pudeur et une force extrême qui poussent à l’admiration.

La Filière de Philippe Sands

 

 

La Filière de Philippe Sands,

Publié aux éditions Albin Michel,

2020, 496 pages.

Membre convaincu du parti nazi dès 1923, aveuglément soutenu par son épouse Charlotte, nazie tout aussi fervente, Otto von Wächter a rapidement intégré l’élite hitlérienne, devenant notamment, après l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, gouverneur de Cracovie en Pologne, puis gouverneur du district de Galicie, dans l’ouest de l’Ukraine actuelle – deux territoires qui furent le théâtre de l’extermination des Juifs. En 1945, après la défaite du Reich, il parvient à fuir, se cache dans les Alpes autrichiennes avant de rejoindre Rome et le Vatican, qui abrite l’une des principales filières d’exfiltration des nazis vers l’Amérique du Sud. C’est là qu’il trouve la mort, en 1949, dans des circonstances pour le moins suspectes. Comment a-t-il pu se soustraire à la justice, de quelles complicités a-t-il bénéficié ? A-t-il été réduit au silence ?

La Filière est une enquête menée pendant huit ans par Philippe Sands sur le nazi Otto Wächter, jamais arrêté ni jugé après la seconde guerre mondiale mais décédé dans des circonstances étranges. De son entrée au partie nazi à sa mort, Philippe Sands retrace méticuleusement le parcours de cet homme, criminel de guerre qui a envoyé des milliers de juifs à la mort.

Le livre se découpe en quatre parties: de la jeunesse d’Otto à sa mort en passant par sa rencontre avec sa femme Charlotte et son ascendance fulgurante dans la hiérarchie nazie. On y découvre d’abord un homme instruit, brillant mais qui va rapidement adhérer aux idées d’Hitler. Sa femme Charlotte le suivra aveuglément dans sa folie. Ses six enfants verront en lui un père idéal et bienveillant qui n’a fait que son devoir en temps de guerre. Seul un des enfants, Horst, a collaboré avec l’auteur pour essayer de comprendre pourquoi et comment son père a pu commettre de telles exactions même si la vérité est très dure à entendre.

Le travail de Philippe Sands a été très minutieux et retrace chaque moment de la vie de Wächter. Plus surprenant encore, il a réussi à mener son enquête jusqu’au bout en découvrant comment Wächter est décédé. Il s’est appuyé sur des milliers de documents et de notes qui rendent compte de son travail titanesque.

C’était une lecture passionnante qui m’a plongé parfois au cœur de l’horreur la plus pure. Comment ces hommes, ces femmes, ont-ils pu adhérer sans réserve à l’idéologie nazie? La façon dont ils parlent des juifs dans leurs échanges est abjecte. Philippe Sands réalise ici un travail de mémoire important. Il faut aimer l’histoire c’est sûr et le style très journalistique mais il est vrai que l’auteur a un talent de conteur-né pour nous raconter cette vie tumultueuse d’un homme devenu l’un des plus grands criminels de guerre.

Philippe Sands a réussi là un tour de force avec ce livre captivant qui retrace la vie d’un des plus hauts dignitaires nazis jamais jugé.

Les Lumières de l’aube de Jax Miller

Les Lumières de l’aube de Jax Miller,

Publié aux éditions Plon,

2020, 384 pages.

30 décembre 1999, Welsh, Oklahoma. Lauria Bible et sa meilleure amie Ashley Freeman, 16 ans, passent la soirée ensemble chez les Freeman. Le lendemain matin, le mobil home familial est en feu et les deux jeunes filles ont disparu. Les corps des parents d’Ashley, sont découverts dans les décombres, deux balles dans la tête. L’affaire est restée non résolue et les jeunes filles n’ont jamais été retrouvées.
Que s’est-il réellement passé cette nuit-là ? Entre règlement de compte sur fond de trafic de drogue, vengeance, corruption et négligence policière, Jax Miller nous plonge dans les villes oubliées de l’Amérique profonde, loin des lois, là où les plus sombres secrets peuvent s’épanouir.

Le 30 décembre 1999, le mobil home de la famille Freeman, installée depuis des générations dans l’Oklahoma, prend feu. Lorsque les pompiers interviennent, ils retrouvent deux cadavres carbonisés: ce sont ceux de Kathy et Danny Freeman. Aucun trace de leur fille Ashley et de la meilleure amie de celle-ci, Lauria. Dès le départ, l’enquête est bâclée: scène de crime polluée, témoins cruciaux non entendus, preuves égarées. Jax Miller, plus d’une décennie après, cherche à faire la lumière sur toute cette histoire et à savoir ce que sont devenues les filles…

Jax Miller nous offre ici une enquête: celle d’une écrivaine qui n’a aucune compétence en la matière et qui pourtant va s’approcher très près de la vérité. Elle en a passé du temps sur cette terre de l’Oklahoma à s’entretenir avec la famille des victimes, à commencer par Lorene, la mère de Lauria, qui encore aujourd’hui cherche les filles.

De manière très minutieuse, Jax Miller revient d’abord sur les circonstances du crime, cette nuit terrible de décembre 1999. Elle remonte dans le passé des Freeman et la mort de Shane, leur fils, à seulement dix-sept ans. Elle ne néglige aucune piste: vengeance, corruption, trafic de drogue. Elle explore, parle aux flics, aux voyous, aux détenus. Elle émet des hypothèses parfois fausses, souvent proches de la vérité.

Cette enquête met en lumière l’incompétence de la police de l’époque: des preuves sont détruites ou égarées, des témoignages clés ne sont pas pris en compte. C’est un fiasco total.

Et puis il y a la vérité, terrible, qui finit par émerger. Jax Miller entraîne le lecteur au cœur d’une Amérique malade, rongée par la meth. C’est une vraie descente aux enfers. J’en ai eu plusieurs fois froid dans le dos. Il y a toute cette frange de la population laissée pour compte, abandonnée à elle-même, vivant dans d’anciennes villes minières, polluées jusqu’à la moelle. Jax Miller décrit à la perfection la misère sociale de ces endroits où la drogue est devenue un véritable business. Les criminels qu’elle croisera au détour d’une conversation viennent tout droit de l’enfer, se soûlant de vices, de cruauté. J’ai rarement lu quelque chose d’aussi violent parce que c’est la vérité pleine et entière.

Et à côté de tout cela, il y a la famille des filles qui ne renoncent pas, qui espèrent toujours les « ramener » à la maison à l’image de Lorene qui n’y croit plus mais qui veut un corps ou un lieu où se recueillir. Les Lumières de l’aube sont aussi toutes ces personnes qui ne renoncent pas.

Avec ce livre, Jax Miller offre à ses lecteurs une enquête d’une noirceur rare, une vérité teintée de sang et de cendres.

Retour à Birkenau de Ginette Kolinka

 

 

 

Retour à Birkenau de Ginette Kolinka,

Publié aux éditions Grasset,

2019, 112 pages.

 

 

« Moi-même je le raconte, je le vois, et je me dis c’est pas possible d’avoir survécu… »
Arrêtée par la Gestapo en mars 1944 à Avignon avec son père, son petit-frère de douze ans et son neveu, Ginette Kolinka est déportée à Auschwitz-Birkenau : elle sera seule à en revenir, après avoir été transférée à Bergen-Belsen, Raguhn et Theresienstadt. Dans ce convoi du printemps 1944 se trouvaient deux jeunes filles dont elle devint amie, plus tard : Simone Veil et Marceline Rosenberg, pas encore Loridan – Ivens.
Aujourd’hui, à son tour, Ginette Kolinka raconte ce qu’elle a vu et connu dans les camps d’extermination. Ce à quoi elle a survécu. Les coups, la faim, le froid. La haine. Les mots. Le corps et la nudité. Les toilettes de ciment et de terre battue. La cruauté. Parfois, la fraternité. La robe que lui offrit Simone et qui la sauva. Que tous, nous sachions, non pas tout de ce qui fut à Birkenau, mais assez pour ne jamais oublier ; pour ne pas cesser d’y croire, même si Ginette Kolinka, à presque 94 ans, raconte en fermant les yeux et se demande encore et encore comment elle a pu survivre à « ça »…

Retour à Birkenau est le témoignage poignant de Ginette Kolinka. Déportée à 19 ans avec son père, son frère de 12 ans et son neveu, elle sera la seule à revenir de Birkenau.

De manière pudique, Ginette Kolinka se livre ici. Son arrestation, le camp de transit à Drancy puis l’arrivée à Birkenau après trois jours de voyage dans un wagon à bestiaux. Elle nous explique le « tri » à la descente du train et ces fameux camions réservés aux déportées les plus « fatigués ». Le conseil qu’elle a donné à son père et son frère, la culpabilité….

Ce qui frappe le plus c’est qu’elle raconte en détail comment elle a été projetée soudainement dans la peau d’une juive, prisonnière à Birkenau. Déshabillée, rasée: Ginette éprouve d’abord de la honte car c’est la première fois qu’elle se retrouve nue devant les autres et qu’elle perçoit d’autres corps nus. La violence de la révélation des autres prisonnières au sujet de cette fumée qui sort sans cesse de ce que Ginette pensait être des usines.

La violence verbale, la violence physique et psychologique jalonnent le chemin de Ginette. C’est bouleversant d’un bout à l’autre. Difficile d’imaginer le froid, la faim, la peur qu’elle a éprouvés. Ginette expose parfois de manière brute presque clinique ce qu’elle a subi, sans doute une manière de se protéger. Le témoignage n’en reste pas moins fort et terrible. Il y a aussi des moments de grâce comme avec Simone qui lui offre sa robe pour la protéger du froid, ces ouvriers allemands qui lui glissent, sous sa machine, des quignons de pain.

« Retour à Birkenau » est un livre à lire pour sa force et pour ce qu’il nous transmet. C’est un livre à partager et à faire lire à nos enfants pour leur expliquer et ne jamais oublier.