Grégoire et le vieux libraire de Marc Roger

 

 

Grégoire et le vieux libraire de Marc Roger,

Publié aux éditions Albin Michel,

2019, 234 pages.

 

Ancien libraire, monsieur Picquier s’est vu contraint de déménager 3 000 volumes dans son petit chez-lui. Oui mais voilà, il ne peut plus profiter seul de sa passion, puisque la maladie de Parkinson l’empêche de lire, et va donc devoir demander de l’aide à l’apprenti-cuisinier Grégoire, qui va découvrir avec ce vieux maître les joies de la lecture.

Grégoire et le vieux libraire est le genre de roman qu’on lit d’une traite. Grégoire est factotum dans un EHPAD. Il a dix-neuf ans, pas de diplôme mais l’envie de faire plaisir aux gens en s’acquittant de sa tâche. Par hasard, il rencontre Monsieur Picquier, ancien libraire, atteint de la maladie de Parkinson. Entouré de plus de 3000 livres dans sa petite chambre, Monsieur Picquier se sent seul. Il va trouver en Grégoire un passeur, un relais, en lui donnant goût à la lecture et à la littérature…

Marc Roger nous dresse ici le portrait touchant de deux hommes que tout oppose: l’un est à l’aube de sa vie tandis que l’autre va sur le déclin. L’un a vécu de mots, de lettres, de littérature, l’autre n’a pas ouvert un livre depuis le collège. Et pourtant, entre ces deux-là va naître une sorte d’amitié indéfectible dans laquelle se mêle des sentiments forts et complexes.

Sans tomber dans le pathos pour autant, Marc Roger nous raconte une belle histoire remplie d’humanité. Au-delà d’un roman sur le pouvoir de la littérature et de la lecture, l’auteur dénonce en filigrane l’extrême souffrance des personnes âgées placées en EHPAD, le travail des soignants, l’absurdité de la société qui laisse « ses vieux » crever sans un au revoir. Certains passages sont touchants, émouvants quand l’auteur montre la solitude de certains personnages que plus rien ne relie à la vie.

Ode à la lecture, à la littérature, l’auteur n’en oublie pas de construire des personnages attachants et drôles à commencer bien sûr par Monsieur Picquier. Espiègle, plein d’humour, bourré de ressources, il est d’une drôlerie infinie et d’une finesse d’esprit incroyable. Quant à Grégoire, j’ai aimé son évolution tout au long du roman. D’abord réfractaire à toute forme de littérature, il va se laisser piéger par Monsieur Picquier et trouver une sorte de révélation dans son rôle quotidien à la maison de retraite.

Avec Grégoire et le vieux libraire, Marc Roger offre à son lecteur un roman touchant qui évoque le passage du temps et qui montre que la littérature peut beaucoup contre la déliquescence du corps et de l’esprit.

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Sous le sapin, des livres!

J’ai eu la chance de recevoir de nombreux cadeaux livresques cette année. Mon anniversaire tombe (presque) en même temps que Noël. C’est l’occasion pour mes proches de piocher dans ma wish-list. Petite présentation des nouveaux arrivés!

Les deux premiers tomes de Corto Maltese d’Hugo Pratt aux éditions Casterman. Je connais bien sûr ce fameux personnage mais je n’ai encore jamais eu l’occasion de lire la BD!

 

 

 

 

 

 

 

Du plus classique avec Le Lambeau de Philippe Lançon aux éditions Gallimard! Et voyez cette beauté dans la collection La Pléïade!

 

 

 

 

Et une tonne de fantasy/SF: Hâte de découvrir ces deux titres de Ray Bradbury! Le roman de Brandon Sanderson me faisait de l’œil depuis un moment mais quelle brique! Tout comme l’intégrale 4 de Game Of Thrones.

 

 

 

 

 

 

Et vous, que vous a apporté le Père Noël?

 

Le garçon et la ville qui ne souriait plus de David Bry

 

 

Le Garçon et la ville qui ne souriait plus de David Bry,

Publié aux éditions Lynks,

2018, 356 pages.

Romain fuit chaque nuit sa demeure bourgeoise et confortable, pour rejoindre la Cour des Miracles où vivent les anormaux – fous, difformes, obèses, et autres parias parqués là par les Lois de l’Église. Le soir de ses quinze ans, il découvre qu’un terrible complot vise les habitants de la Cour.
Des coupe-gorges de Mouffetard aux ruines de Notre-Dame, il devra compter sur son ami Ambroise, sur Joséphine, Lion et Akou, pour lever le voile sur la conjuration et échapper aux terribles Lames Noires, à la solde de l’archevêque de Paris.
Dans un monde assombri par la peur et l’intolérance, le salut peut-il venir de quelques adolescents en quête d’amour et de liberté ?

Le roman de David Bry entraîne son lecteur dans un Paris réinventé, au 19ème siècle. L’empire a mis en place une police de la Norme qui, grâce au concours de l’Église, parque sur une île (l’île de la Cité?) les anormaux. Les anormaux sont tous ceux qui sont différents: les malades, les obèses, les handicapés, les homosexuels, les noirs, les malades mentaux. Regroupés dans une cour des miracles (coucou Victor Hugo!), ils vivotent de larcins et de petits boulots qu’on veut bien leur attribuer.

Dans les beaux quartiers, vit Romain. Il est issu d’une famille noble et fortunée. Son père est le chef de la police de la Norme. Romain est un adolescent mal dans sa peau. Chaque nuit il fuit la maison familiale pour espionner, scruter le peuple de l’île. Il est notamment fasciné par un certain Lion, un adolescent comme lui, aux cheveux flamboyants. Romain se sent proche de tous ces exclus car lui aussi se considère comme anormal. Il cache en effet un lourd secret. Mais un jour, tout bascule: Romain apprend que l’Empire veut éliminer définitivement tous les anormaux….

David Bry plonge son lecteur dans un Paris fantasmé qui n’est pas sans rappeler les romans de Victor Hugo ou d’Alexandre Dumas. Les ruelles sont souvent mal famées, les troquets sont légions et on y dégaine facilement la rapière. A mi-chemin entre le roman de cape et d’épées et le roman social, David Bry imagine une société où la différence n’existe pas. Si elle existe, elle est cachée, honnie, dissimulée aux yeux des nantis. Romain, un adolescent pas comme les autres, va prendre partie pour tous ces exclus considérés comme anormaux.

David Bry propose également à son lecteur un vrai roman d’aventures. Chaque nuit, Romain fait le mur. Il va de rencontre en rencontre. Côtoyant des personnages presque fantastiques comme Joséphine dans son bolide, les redoutables Lames noires au service de l’Empire. On pénètre aussi facilement dans le cimetière des Innocents qu’au cœur d’une demeure bourgeoise du 19ème siècle. L’auteur nous promène dans un Paris où toutes les couches de la société sont représentées: les pauvres, les miséreux, les bourgeois jusqu’aux plus nobles.

L’intrigue ne connaît aucun temps mort puisque Romain à l’aide de ses amis va devoir déjouer un complot et qu’il ne possède que quelques jours pour y parvenir. De cimetières en égouts, on suit Romain et ses amis, bien souvent en danger de mort. S’il se sort parfois rapidement de certaines situations, les adolescents apprécieront le rythme soutenu qui colle à la peau de ce héros différent.

Le seul bémol que j’apporterai au roman est qu’il n’est pas assez creusé à mon goût. J’aurais aimé savoir pour quelles raisons la société en est arrivée à ce point de non retour, pour quelles raisons les anormaux ont-il été parqués, exclus sur l’île.

Au final, Le Garçon et la ville qui ne souriait plus est un roman d’aventures qui entraîne la lecteur dans un monde dystopique intéressant. Avec délicatesse, David Bry aborde le thème de la différence et de l’exclusion tout en montrant la violence d’un monde qui néglige l’Autre trop grand, trop gros, trop malade.

 

La Femme aux mains jointes de Laurette Autouard

 

 

 

La Femme aux mains jointes de Laurette Autouard,

Publié aux éditions Privat,

2018, 205 pages.

 

Ouvre espèce de jobastre ! Ouvre-moi,c’est Jojo ! Il y a des matins où je ferais mieux de rester dans le plumard en attendant que les neurones se reconnectent.» Guetteur pour Jojo, petite frappe de la pègre marseillaise, Loule s’est juré de raccrocher et de couler une retraite paisible dans son quartier de l’Estaque. C’est sans compter sur la force de persuasion de son patron, qui lui demande de lui rendre un dernier service. Il sera embarqué malgré lui dans le cambriolage de La femme aux mains jointes, l’envoûtantecéramique de Picasso,objet de toutesles convoitises. Jojo, Sandra, Charles le commissaire, son copain pêcheur Gé, sa fée Anissa, une ribambelle de personnages défilent dans le premier roman de Laurette Autouard avec Marseille, l’Estaqueet Aubagne pour toile de fond.

La Femme aux mains jointes est un polar qui rend hommage aux marseillais: leur chère ville, la bonne mère mais aussi leur accent teinté de soleil et de folie.

Loule se voit confier une dernière mission par son boss Jojo, lui qui souhaitait enfin prendre sa retraite de « guetteur » à soixante ans passé. Il s’agit d’assurer la protection de Sandra, la fille d’un ami de Jojo. Celle-ci souhaite voler la céramique de Picasso « La femme aux mains jointes » lors de l’exposition qui se tient à Aubagne. Mais rien ne se passe comme prévu. Le vol tourne au meurtre et Loule se retrouve bientôt accusé.

La Femme aux mains jointes est un polar que je ne recommanderai pas pour son intrigue qui reste assez conventionnelle et attendue. Alors certes, l’auteur sort des sentiers battus puisqu’elle nous entraîne dans le sillage des trafiquants d’œuvres d’art. Il n’y a rien de bien haletant pourtant dans ce polar.

En revanche, la teinte régionale du roman est intéressante. Laurette Autouard situe son intrigue entre Marseille et Aubagne. Ses personnages sont des marseillais purs et durs avec leur caractère bien trempé, leurs expressions (un glossaire bien utile en fin de livre nous éclaire) et leurs lieux de prédilection entre bars miteux et grand large. Loule est un personnage atypique: la soixantaine, veuf depuis pas mal d’années, il souhaite raccrocher quand son patron lui propose un dernier coup.

Loule est le genre de marseillais que vous pourriez tout à fait croiser au coin d’une rue. L’accent est franc, les pensées souvent un peu trop directes, mais le cœur, énorme, est bien là. Sans tomber dans les clichés pour autant, l’auteur nous peint un personnage attachant et très vivant.

Marseille est aussi l’un des personnages principaux. Laurette Autouard saisit parfaitement la complexité de cette ville faite de quartiers pauvres et miteux mais aussi de coins majestueux, inégalables. Elle nous donne envie de nous perdre dans les petites rues de Marseille tout comme d’arpenter le vieux Port.

Avec La Femme aux mains jointes, Laurette Autouard signe un roman marseillais qui a de la gueule!

Magie Ex Libris, Tome 2: Lecteurs nés de Jim C.Hines

 

 

Magie Ex libris, Tome 2: Lecteurs nés de Jim C.Hines,

Publié aux éditions de L’Atalante,

2017, 360 pages.

 

Isaac Vainio est un bibliomancien. Membre de Die Zwelf Portenaere, les Douze Gardiens des Portes, une organisation secrète fondée par Johannes Gutenberg, il dispose d’une magie très particulière : il peut puiser à volonté dans les livres et en tirer n’importe quel objet du récit, ce qui n’est pas sans intérêt quand les Gardiens l’envoient sur le terrain combattre les menaces magiques guettant la Terre. Or Isaac est un vrai fan de science-fiction et de fantasy… Désormais Isaac n’est plus relégué comme catalogueur et a accompli son rêve : il est devenu chercheur au service des Gardiens pour lesquels il explore les secrets de la magie, en partenariat (étroit) avec la dryade Lena Greenwood. Il accepte de venir en aide à une meute de loups-garous rendus très inquiets par le meurtre d’un wendigo dans les bois environnants. Dès qu’Isaac et Lena s’intéressent à l’affaire, l’arbre qui abrite l’essence de la dryade est attaqué par une myriade d’insectes extrêmement résistants et dotés d’une forme d’intelligence collective…

Je continue doucement mais sûrement d’avancer dans mon Cold Winter challenge avec ce titre de fantasy. J’avais lu le premier tome au mois d’octobre et j’avais adoré cet univers loufoque fait de livres et de personnages étranges.

Avec ce deuxième tome, Jim C.Hines signe un roman complexe et parfois érudit. Isaac Vainio vient en aide à une meute de loups-garous dont l’un des membres a été retrouvé mort. Qui a commis ce crime et surtout comment puisque les loups-garous sont des adversaires quasiment indestructibles? Avec Lena, sa dryade chérie, Isaac mène l’enquête.

Dans ce deuxième tome, l’intrigue est plutôt complexe. Elle démarre d’abord sur les chapeaux de roue. Mieux vaut avoir le tome 1 bien en tête pour l’entamer! Ensuite, l’auteur n’hésite pas à entremêler fantasy et science-fiction. Aux vampires et loups-garous classiques se joint le steampunk sous l’apparence d’insectes mécaniques enchantés et dévoreurs. Isaac va donc jouer sur tous les tableaux: enquêter sur la disparition des loups-garous et surtout protéger Léna, sa Dryade, dont l’arbre est menacé.

L’intrigue est assez lente à se mettre en place et il est vrai qu’il faut un peu s’accrocher mais par la suite l’auteur mêle avec perfection action et humour pour créer un cocktail détonant qui fonctionne vraiment. C’est un vrai plaisir que de retrouver Isaac et sa bande. A nouveau, il pioche dans des livres pour en sortir des objets de toutes sortes utiles à sa quête! Quel pouvoir extraordinaire que celui-là!

Les clins d’œil à la littérature sont toujours aussi nombreux et c’est un régal de les débusquer!

Ce deuxième tome est donc une vraie réussite! Bien écrit, très drôle, parfois complexe, Lecteurs nés est un roman de pure fantasy qui ravira les adeptes.

La goûteuse d’Hitler de Rosella Postorino

 

 

La goûteuse d’Hitler de Rosella Postorino,

Publié aux éditions Albin Michel,

2019, 384 pages.

 

 

1943. Reclus dans son quartier général en Prusse orientale, terrorisé à l’idée que l’on attente à sa vie, Hitler a fait recruter des goûteuses. Parmi elles, Rosa.

Quand les S.S. lui ordonnent de porter une cuillerée à sa bouche, Rosa s’exécute, la peur au ventre : chaque bouchée est peut-être la dernière. Mais elle doit affronter une autre guerre entre les murs de ce réfectoire : considérée comme « l’étrangère », Rosa, qui vient de Berlin, est en butte à l’hostilité de ses compagnes, dont Elfriede, personnalité aussi charismatique qu’autoritaire.

La Goûteuse d’Hitler est un roman qui explore une partie sombre de la seconde guerre mondiale, dévoilant une fois de plus toute la cruauté d’un système nazi sous la coupe d’un dirigeant mégalomaniaque et paranoïaque.

Rosa est une jeune allemande. Cela fait un an qu’elle s’est mariée avec Gregor. Ce dernier a été envoyé sur le front de l’Est. Sans famille proche, Rosa s’est réfugiée chez ses beaux-parents, là où Hitler a établi son quartier général. Un matin, un bus vient la chercher. On ne lui laisse pas le choix: avec une dizaine d’autres femmes du village, elle sera la goûteuse d’Hitler. Matin, midi et soir, ces femmes devront goûter les plats proposés au führer et attendre une heure pour savoir si elles ont été ou non empoisonnées. Un métier morbide et salutaire à la fois…

Rosella Postorino a eu l’idée de ce roman en lisant l’interview d’une des dernières goûteuses d’Hitler qui a bien voulu témoigner et lever ainsi le tabou sur une grande partie de sa vie. Hitler s’était en effet entouré de femmes qui étaient devenues en quelque sorte ses cobayes. Vivant dans la peur d’être empoisonné, il imposait à d’autres de goûter ses plats comme l’aurait fait tout bon dictateur romain avec ses esclaves.

Rosella Postorino plonge donc son lecteur dans une histoire fort mal connue qui éclaire une fois de plus le caractère fou du führer. On suit Rosa qui vit dans la peur d’être empoisonnée et qui chaque jour défie la mort. Ce métier imposé est vécu à la fois comme une torture mais aussi comme une sorte de bénédiction car tandis que dans le village tous crèvent de faim, Rosa et ses camarades se remplissent chaque jour l’estomac, dégustant des plats cuisinés et mijotés. L’auteur joue sur la dualité de ces repas imposés. La culpabilité s’ajoute au sentiment de trahison.

J’ai aussi aimé voir que ce roman était raconté du point de vue d’une jeune femme allemande, pas anti-nazie mais pas pro-nazie pour autant. On constate toute la perversion de ce système qui prend son propre peuple en otage en lui imposant une tâche sordide et mortifère. Rosa est prise au piège. Cette allemande pure souche devient une victime à son tour.

Le roman ne se contente pas de nous narrer les repas des goûteuses. On suit Rosa dans sa vie de femme, seule, isolée, privée de son mari. L’ennui s’installe. Le désir d’être aimée, possédée se fait sentir. Rosella Postorino pose aussi la question de ces femmes, restées seules, parfois très longtemps, sans mari. Peuvent-elles céder à leur désir? A leur envie? Être une femme pendant la guerre, c’est attendre, s’occuper des enfants et de la maison, reprendre l’activité du mari parti. Ainsi Rosa va franchir un point de non retour en trompant son mari. Mais comment lui en vouloir? Elle, si jeune, coincée dans ce village perdu? Rosella Postorino ne juge pas mais nous fait comprendre la détresse de ces femmes.

La Goûteuse d’Hitler est un roman à découvrir en cette future rentrée littéraire. Rosella Postorino dévoile un pan bien sombre de la seconde guerre mondiale tout en nous faisant découvrir une héroïne touchante dans son malheur et sa détresse de femme allemande.