Hadamar de Oriane Jeancourt Galignani

 

 

Hadamar de Oriane Jeancourt Galignani,

Publié aux éditions Grasset,

2017, 283 pages.

 

 

 

 

1945. Un homme sort de Dachau. Il y a été emprisonné pour ses articles d’opposition au Troisième Reich qui vient de s’effondrer. Dans le désastre physique et moral de l’Allemagne vaincue, il part à la recherche de son fils, dont il ne sait plus rien depuis qu’il l’a inscrit aux Jeunesses hitlériennes avant d’être emprisonné. Il retourne dans sa ville natale. Les habitants sont énigmatiques, fuyants : une femme élude ses questions ; un soldat américain venu enquêter sur un mystérieux programme « Aktion T4 » des nazis garde des informations secrètes.
C’est alors que l’homme entend des rumeurs au sujet de l’hôpital d’Hadamar. Il s’y rend, décidé à retrouver son fils, quel que soit le prix de sa quête.

Grâce au prix Orange du livre 2017, j’ai eu la chance d’être sélectionnée pour découvrir un roman de la rentrée 2017. Merci de m’avoir fait découvrir Hadamar, un roman à la fois beau et terrible.

En 1945, Franz est libéré du camp de Dachau dans lequel il a été déporté pour opposition politique. A l’époque journaliste, son ton dénonciateur et ses attaques contre le régime nazi l’ont condamné. Il aurait pu s’enfuir mais il a toujours gardé espoir que le peuple allemand prenne conscience de la folie nazie. Revenu d’entre les morts, il retourne dans sa ville où il a laissé son fils Kasper. Qu’est-il devenu ce fils bien trop maigre et malade pour s’enrôler dans les troupes allemandes? Dans un pays dévasté par la guerre, où les Américains veillent à la reconstruction, Franz mène l’enquête pour retrouver son fils disparu.

Au détour d’une rencontre, il fait la connaissance de Wilson, haut gradé de l’armée US. Celui-ci l’oriente vers l’hôpital psychiatrique d’Hadamar. Un hôpital isolé dans lequel en 1941 de drôles de choses se seraient déroulées. Les patients, schizophrènes, sourds, muets, handicapés physiques et mentaux mais aussi enfants « à moitié juif » y ont été envoyés pendant cette période. Toutes ces personnes devenues un poids pour la société nazie ont transité par cet hôpital. Que sont-ils devenus? Franz enquête avec Wilson et découvre une horreur sans nom.

Hadamar est un lieu qui a réellement existé. Si l’auteur romance les faits, elle a aussi enquêté sur ce lieu terrible. L’asile d’Hadamar a été la première pierre portée à l’édifice nazie de la déshumanisation et de la négation de l’Autre. Oriane Jeancourt Galignani narre ici une réalité terrible, au-delà de l’horreur. Elle fait vivre au lecteur un processus qui donne la nausée.

Mais au-delà de cette intrigue, elle pose la question de la soumission, de l’action. Tout le monde savait à Hadamar ce qu’il se passait. Les bus parvenaient aux portes de l’asile pleins à craquer et repartaient toujours vide. La rumeur enflait. Qu’ont fait tous ces gens qui voyaient, qui entendaient, qui sentaient? Pourquoi ont-ils fermé les yeux? Qui sont les coupables? Les nazis ou la population?

L’auteur réussit le pari de nous amener sur le terrain de l’indicible, de l’innommable sans jamais tomber dans le voyeurisme, sans jamais porter de jugement sur ceux qui n’ont rien fait car qu’aurions-nous fait à leur place? Son personnage Franz est touchant, à la recherche de ce fils perdu, prodigue. Wilson, hanté par sa sœur malade Emma, tente de venger tous ces malheureux pour que personne n’oublie qu’un jour, ils ont été. C’est beau, puissant, terrible et hélas, vrai!

Avec Hadamar, Oriane Jeancourt Galignani nous plonge dans un roman d’une puissance inouïe. Cette histoire m’a bouleversée du début à la fin. Sans concession, elle nous ouvre les yeux sur une période noire qu’on aimerait enfouir dans les mémoires et penser que rien de cela ne s’est jamais produit. Bienheureusement, l’auteur est là pour nous faire voir jusqu’où l’horreur a pu aller, pour ne jamais oublier.

Toutes ces grandes questions sans réponse de Douglas Kennedy

 

 

Toutes ces grandes questions sans réponse de Douglas Kennedy,

Publié aux éditions Belfond,

2016, 362 pages.

 

Rencontré lors du dernier salon du livre de Paris, j’ai pu échanger quelques mots avec Douglas Kennedy. J’ai presque tout lu de cet auteur car j’aime sa plume et la manière qu’il a de raconter les choses. Je lui ai donc pris son dernier né: un livre à mi-chemin entre l’essai et l’autobiographie et je dois souligner que j’ai beaucoup aimé cette manière de se raconter.

En sept chapitres, Douglas Kennedy aborde sept grandes questions existentielles liées au destin, à l’échec, au bonheur ou encore à la spiritualité. Loin d’être dogmatique ou de donner des conseils, l’auteur pose des questions sur le sens de la vie en nous donnant des exemples concrets. Il ne cherche ni à nous influencer ni à nous enjoindre de penser comme lui: il dresse simplement un constat et nous invite à réfléchir sur nos vies. Le style n’est jamais pompeux et une fois de plus, Douglas Kennedy a l’art de raconter et de nous plonger dans sa vie d’écrivain.

Il ne tombe pas dans le sentimentalisme ou le voyeurisme mais nous livre des bribes de sa vie à travers des anecdotes parfois drôles souvent graves. Ainsi, il nous raconte son divorce, l’autisme de son fils Max, ses échecs littéraires ou amoureux, ses amitiés, sa relation si compliquée et conflictuelle avec ses parents (un passage cruel à lire d’ailleurs). J’ai vraiment aimé ces passages qui nous en disent plus sur cet auteur et qui le rend si proche de nous.

J’ai été touchée par la simplicité de sa confession et sa sincérité. Au passage, on découvre l’auteur à l’œuvre, dans son travail quotidien de romancier: la manière dont il écrit, ses rituels, ses difficultés. Douglas Kennedy est un homme qui aime profondément la vie et même s’il a parfois été tenté de briser cet élan vital, il s’est toujours relevé de ses chutes à l’instar de ses personnages de papier qui dans bons nombres de ses romans renaissent de leurs cendres.

Toutes ces grandes questions sans réponse est un livre inclassable qui m’a plu par son ton sincère et simple. Douglas Kennedy nous invite à réfléchir sur le sens de notre vie sans jamais tomber dans la pédagogie ou le dogmatisme. Une lecture coup de cœur qui m’a permis d’en savoir plus sur cet auteur.

La danse du mal de Michel Benoît

 

 

La Danse du mal de Michel Benoît,

Publié aux éditions Albin Michel,

2017, 328 pages.

 

Au coeur du désert syrien, un manuscrit du Coran, datant du VIIe siècle, pourrait bouleverser l’équilibre du monde… A Rome, ils sont trois moines qui étudient l’origine du christianisme et la naissance de l’islam. Quand Georges, catholique syriaque, disparaît, son ami le frère Nil s’engage dans un voyage périlleux au cœur du désert syrien pour retrouver un dangereux manuscrit du Coran. Depuis son bureau de l’ancienne Inquisition, un prélat aussi discret que redoutable est décidé à s’en emparer pour lutter contre la poussée musulmane.
Nil échappera-t-il aux djihadistes acharnés à détruire ce manuscrit ? A l’émissaire du Vatican lancé à ses trousses ? Sauvera-t-il Sarà, la belle Juive au passé ténébreux ? Après Le Secret du Treizième apôtre, best-seller mondial, Michel Benoît nous entraîne dans un thriller initiatique traversé par les fureurs de notre temps, le calvaire des chrétiens d’Orient et la recrudescence d’un messianisme devenu l’arme fatale de l’axe du Mal.

Gagné grâce à vendredi lecture, j’ai pu découvrir ce polar/thriller mystico-ésotérique. La quatrième de couverture vendait du rêve: la découverte d’un manuscrit qui pourrait remettre en question pas mal de choses dans le monde. Mais au final, ça a fait pschiiiiiit! J’ai été extrêmement déçue par cette lecture pesante.

L’auteur décide de s’attaquer aux religions avec ce roman. L’idée de départ n’était pas si mal. Un archéologue retrouve un rouleau très important. En effet, il serait la preuve que le Coran découle bien du judéo-christianisme et que contrairement à ce que pensent les croyants en l’Islam, il n’aurait jamais été transmis directement au prophète. C’est une catastrophe pour l’équilibre du monde: les islamistes font tout pour étouffer l’affaire tout comme un certain Monsignore du Vatican. Le professeur Erwin, à l’origine de la découverte, est arrêté. Mais il a remis le précieux manuscrit à son assistant qui a pour mission de le confier à un prêtre, retranché dans le désert syrien.

A Rome, au même moment, le frère Georges disparaît. Nil, poussé par son ami Anselm, part à sa recherche. Aidé par la sœur de Georges, Sara, il se rend également en Syrie afin de retrouver le fameux manuscrit.

Il y avait tout pour me plaire dans ce roman: le mystère, le côté révélation qui bouleverse tout mais ça n’a pas pris. J’ai trouvé que tout allait trop vite. J’ai l’impression que certains chapitres n’étaient pas complets, pas aboutis. On passe rapidement d’une décision à l’autre sans réelle réflexion, sans exploration.

Les personnages sont manichéens. Monsignore est grotesque: c’est le vrai méchant, sans scrupule. Moktar est une caricature de l’islamiste fondamental. Quant à Nil, le « héros », il est d’une naïveté sas faille. Bref, les personnages sont plats, lisses et ne suscitent ni compassion ni haine.

L’intrigue est somme toute banale et n’a finalement rien d’extraordinaire. La super révélation n’a pas lieu et m’a vraiment laissé sur ma faim. L’auteur glisse quelques citations religieuse censées faire réfléchir à la puissance des religions mais aussi à leur dangerosité. Au final, on lit une sorte de thriller sans réel intérêt.

La danse du mal est donc un échec total pour moi. Les personnages caricaturaux et l’intrigue bien trop légère à mon goût ne m’ont pas convaincue.

Une mer si froide de Linda Huber

 

 

Une mer si froide de Linda Huber,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2017, 362 pages.

 

Qui est cette femme? Pourquoi m’appelle-t-elle Hailey? Je m’appelle Livvy, j’ai 3 ans…
Par une belle journée d’été, au bord de la mer, Livvy 3 ans, disparaît. A-t-elle été emportée par la mer? A-t-elle été enlevée? Les semaines passent: aucune trace de la fillette. La police conclut à la noyade et les recherches s’arrêtent. Sa mère Maggie abandonne tout espoir…
Jennifer a perdu sa petite Hailey, 5 ans. Pourtant, la jeune femme est persuadée qu’elle vient de la retrouver, là, sur la plage. Mais Hailey n’est plus elle-même et agace Jennifer par son comportement. La jeune mère compte bien la faire plier. Pour commencer, elle l’emmène dans un cottage isolé et la bourre de sédatifs afin de la calmer…
Qui pourra sauver la petite fille?

Merci aux éditions Presses de la Cité pour cette belle découverte avec la lecture de ce roman poignant. Une mer si froide raconte en parallèle la vie de Maggie et de Jennifer. La première vient de perdre sa fille Olivia alors que la famille passait l’après-midi au bord de la mer. Olivia disparaît d’un seul coup. S’est-elle noyée? L’a-t-on enlevée? Maggie culpabilise énormément et tente de faire le deuil de sa petite fille de 4 ans.

Jennifer est une jeune femme, enceinte de jumeaux, qui a tout pour être heureuse. Son mari, Philipp est en Californie, au chevet de sa grand-mère malade. Jennifer, en attendant, s’occupe de leur petite fille Hailey et décore leur luxueuse maison nouvellement acquise. Mais quelque chose ne va pas chez Hailey qui semble différente « d’avant ». Alors Jennifer sévit et fait vivre un vrai cauchemar à sa fille.

J’ai été happée par ce roman fort et poignant dès les premières pages. Il y a d’abord l’histoire de Maggie dont la fille disparaît. A l’angoisse succède la culpabilité puis le chagrin, cet abîme de souffrance qui ronge Maggie et qui l’empêche d’avancer. Comment faire son deuil quand il n’y a aucun corps à pleurer?

Et puis au fil de l’histoire, on découvre une autre vérité: celle de Jennifer, flanquée d’une petite Hailey bien différente de ce qu’elle connaissait. Bien sûr, le lecteur comprend tout de suite de quoi il retourne. J’ai lu des commentaires négatifs sur le fait qu’on connaissait la fin de l’histoire dès les trente premières pages. Mais ce roman n’est pas un thriller. C’est un livre sur la perte, le deuil, la folie. Tout au long du livre, on constate la psychose de Jennifer qui ne fait qu’amplifier. Tout ce qu’on souhaite, c’est sortir Hailey de ce piège infernal. Nous savons bien qui est Hailey et l’angoisse monte de plus en plus. Jennifer n’a aucune limite pour modeler Hailey à son image. Les sévices morales et physiques s’enchaînent. Le livre est parfois dur, si intense qu’on a hâte d’arriver au happy end que l’on souhaite de tout cœur. La psychose de Jennifer est décrite avec justesse et devient angoissante au fil de la lecture. Jennifer est un personnage effrayant au possible. On apprendra plus tard les raisons de sa folie.

L’atmosphère du roman est assez pesante et rend compte de l’état mental de Maggie ou de Jennifer. Si le style de l’auteur n’est pas transcendant, elle parvient cependant à nous happer au cœur de son histoire et à nous faire vivre les choses intensément.

Une mer si froide est un roman poignant dont il est difficile de se détacher. Les thèmes de la folie et de la culpabilité sont abordés avec justesse. Un roman fort et intense.

 

La dernière expérience de Annelie Wendeberg

 

 

La Dernière expérience de Annelie Wendeberg,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2017, 298 pages.

 

 

Après une première enquête menée avec Sherlock Holmes (voir Le Diable de la Tamise), Anna Kronberg s’est retirée dans son cottage du Sussex. La jeune femme médecin pensait qu’elle et son célèbre coéquipier étaient parvenus à annihiler une organisation secrète qui expérimentait des bactéries pour en faire des armes de guerre. Mais le professeur Moriarty, véritable dirigeant de l’organisation, a survécu.
Et il a décidé d’utiliser Anna pour entamer des recherches sur la peste… Pour arriver à ses fins, Moriarty kidnappe Anna ainsi que son père. Si la jeune femme veut revoir ce dernier en vie, elle devra obéir. Vivant désormais sous haute surveillance entre la demeure luxueuse de son geôlier à Londres et un entrepôt où elle réalise ses expériences, Anna tente de trouver un moyen pour prendre contact avec Holmes.
Alors qu’elle fomente le meurtre de Moriarty, une relation ambiguë s’instaure avec cet homme violent, manipulateur et effrayant.

Merci aux éditions Presses de la Cité pour l’envoi de ce roman en avant première que j’ai dévoré! La Dernière expérience est la suite des aventures de Anna Kronberg dont le premier tome s’intitulait Le Diable de la Tamise. C’est dans ce premier tome qu’Anna faisait la connaissance de Sherlock Holmes et qu’à eux-deux ils formaient un duo d’enquêteurs. Je n’ai pas lu ce premier tome pour ma part. J’ai donc été un peu déconcertée au début de ma lecture car l’auteur nous plonge dans le roman in media res autrement dit, elle ne revient pas sur ce qu’il s’est passé dans le livre précédent. On découvre donc une Anna en bien mauvaise posture puisqu’elle est ligotée pieds et poings liés et qu’elle risque d’y passer à tout moment!

Bien heureusement, l’auteur glisse suffisamment d’indices pour que son lecteur novice s’y retrouve donc si vous êtes dans mon cas, pas d’inquiétude, vous pouvez vous plonger dans ce deuxième tome sans avoir lu le premier.

On découvre donc Anna Kronberg, une jeune allemande, médecin et bactériologiste de surcroît, aux mains de Moriarty, l’ennemi suprême de Sherlock. Et si Moriarty a besoin d’Anna, c’est qu’il a une bonne raison: il veut qu’elle mette au point une arme bactériologique. C’est donc toujours la même rengaine: devenir le maître du monde et s’en mettre plein les poches. Oui mais voilà, Anna n’est pas vraiment d’accord. Moriarty va alors lui faire du chantage – plutôt odieux- et la belle va devoir se mettre au boulot.

La Dernière expérience plonge donc le lecteur au cœur de la demeure de James Moriarty. Sherlock n’apparaît que très tardivement et l’intrigue se concentre surtout sur Anna. Il n’y a pas véritablement d’enquête ici. Anna va devoir obéir à Moriarty et le lecteur va assister à un étrange ballet entre ces deux personnages. En effet, l’auteur a concentré son roman sur la relation vénéneuse Moriarty/Anna. Tous les deux vont jouer à un jeu dangereux. Ce sont d’abord deux esprits brillants: Moriarty est un génie; Anna l’est tout autant. L’auteur insiste sur la position d’Anna peu commune à l’époque. C’est une femme intelligente qui plus est médecin et Moriarty n’a pas vraiment l’habitude de ce cas de figure et de ce type d’adversaire. Ils vont se jauger, se confronter, s’affronter pour finalement se séduire. Et c’est là que le roman est véritablement intéressant. Moriarty peut-il éprouver des sentiments? Anna a-t-elle le droit de jouer avec lui ou est-elle sincère? Qui ment? Qui dit la vérité? J’ai adoré observer ces deux fauves jetés ensemble dans la même cage. Tout au long du roman, les personnages se livrent au jeu du chat et de la souris et c’est avec délectation que le lecteur s’en repaît.

Outre ce pas de deux exécuté par nos personnages avec brio, j’ai découvert beaucoup de choses sur les armes bactériologiques. L’auteur s’est bien documentée et truffe son récit d’anecdotes scientifiques très intéressantes sur la manière de faire la guerre à son voisin à distance. J’ai vraiment beaucoup aimé cet aspect documentaire.

J’ai dit un peu plus haut que Sherlock arrivait tard mais cela ne m’a pas dérangée. Son personnage n’est pour une fois qu’un faire-valoir par rapport à Anna, la véritable héroïne du roman. En tout cas, l’auteur en fait un portrait très drôle. Sherlock est le roi de la réplique et du costume!

Avec La dernière expérience, Annelie Wendeberg réussit son pari en campant une héroïne intéressante. Elle livre sans srcupule ses personnages à un jeu dangereux presque pervers qui ravira le lecteur. Un roman placé sous le signe de Sherlock Holmes et qui sort des sentiers battus.

Petite sœur la mort de William Gay

 

 

Petite sœur la mort de William Gay,

Publié aux éditions Seuil,

2017, 272 pages.

 

 

En 1982, David Binder, jeune auteur que son éditeur a convaincu d’écrire un roman de genre, s’installe avec sa femme – enceinte et réticente – et leur petite fille dans l’ancienne maison d’une famille de planteurs, à Beale Station, Tennessee. La demeure n’a pas bonne réputation : un fantôme cruel et facétieux en a tourmenté les occupants au début du XIXe siècle, persécutant plus particulièrement la jeune Virginia. Sur la propriété, la pierre tombale de Jacob Beale est éloquente : « 1785-1844. Torturé par un esprit. » Il semblerait que le fantôme ait été une dame, et qu’elle rôde encore dans les murs. Or David s’est laissé envoûter par le lieu… La vie quotidienne, et conjugale, des Binder va s’en ressentir, jusqu’au drame.

Petite sœur la mort est une formule empruntée à William Faulkner et résume parfaitement l’atmosphère glaçante de ce roman. Je ne connaissais pas du tout William Gay. La préface de Tom Franklin, longue d’une vingtaine de pages, consacrée à l’auteur est très intéressante et éclairante sur sa personnalité. William Gay est finalement un génie, mal connu, disparu bien tôt.

Avec Petite sœur la mort, il plonge son lecteur dès les premières pages dans une Amérique hantée, torturée, violente et poussiéreuse. Le premier chapitre happe le lecteur au cœur de la noirceur humaine. En 1785, un médecin est emmené de force dans une maison pour y soigner une femme. Il n’en ressortira pas vivant. Ces quelques pages m’ont scotchée dès le départ par leur beauté et par leur violence profonde.

Le deuxième chapitre et les nombreux autres qui suivront sont consacrés à Binder et à sa famille en 1982. Binder est un écrivain ou se rêve écrivain. Après un certain succès, c’est le calme plat. Son agent littéraire lui propose d’écrire un roman à sensation écrit vite fait bien fait histoire de renflouer le navire. Binder choisit comme thème une lugubre histoire de fantômes. Il s’installe ainsi dans la maison de la famille Beale: maison réputée hantée. Alors que Binder s’efforce d’écrire, des manifestations étranges commencent à se faire voir: bruits, apparitions, hallucinations. Peu à peu Binder semble perdre le contrôle de lui-même.

De manière habile, l’auteur alterne les chapitres se déroulant en 1982 et ceux plus anciens qui témoignent de la dangerosité de la maison. Les époques se succèdent ainsi et montrent que la maison est littéralement « habitée » par une entité. Alors bien sûr, certains passages sont prenants et effrayants mais Petite sœur la mort n’est pas un roman d’épouvante. C’est un roman avant tout sur le pouvoir de la création. Binder est un écrivain en manque d’inspiration. La maison est-elle vraiment hantée ou est-ce Binder qui se laisse déborder par ses émotions? Rien n’est jamais clairement dit et c’est au lecteur d’interpréter les faits comme bon lui semble.

David est un personnage fasciné par la maison au point qu’il en négligerait presque sa femme et sa fille. L’atmosphère se fait de plus en plus pesante à mesure que l’intrigue se déroule. Les phrases roulent comme des promesses de mort et le lecteur devient lui aussi fasciné par cette étrange maison. Est-ce David qui nourrit ses fantasmes sur la maison ou l’inverse?

Petite sœur la mort est un roman qui plonge le lecteur au cœur de la noirceur la plus pure. L’histoire sombre au possible le happe. William Gay ne livre pas toutes les réponses et laisse le lecteur se débattre avec de nombreuses zones d’ombre. Intense, magnifique et sublime!

A Présent, vous pouvez enterrer la mariée de Oren Miller

 

 

A Présent, vous pouvez enterrer la mariée d’Oren Miller,

Publié aux éditions de L’homme sans nom,

2017, 382 pages.

 

« Monsieur et Madame Bartoli sont heureux de vous inviter au mariage de leur fille Apolline et de son fiancé Adam à la Cathédrale de Monaco. La cérémonie religieuse sera suivie par un vin d’honneur à 17 h puis par la combustion spontanée de la mariée et son enterrement. » N’ayant aucune confiance dans le travail de la police, le père de la mariée, Hippolyte Bartoli, fait appel au service de deux enquêteurs connus pour résoudre discrètement les affaires les plus étranges.

J’avais adoré le premier tome des aventures d’Evariste Fauconnier et d’Isabeau Ledu dans J’agonise fort bien, Merci. J’étais donc ravie de me plonger dans ce nouveau roman qui les met une fois de plus en scène. Oren Miller a toujours le sens de la formule et des dialogues. Si l’intrigue m’a un poil moins plu que la précédente, j’ai quand même beaucoup apprécié ma lecture.

L’histoire débute par le mariage d’Apolline et d’Adam, héritiers richissimes, sur le rocher de Monaco. Peu après la cérémonie, Apolline est retrouvée morte, dans sa robe de mariée, atrocement brûlée. Que s’est-il passé? Et qui pouvait en vouloir à la jeune femme? Appelés sur les lieux du crime, Evariste et Isabeau reprennent du service pour mener l’enquête.

Cette enquête va d’ailleurs les mener dans les milieux louches de la prostitution parisienne. L’auteur recréé à merveille l’ambiance des cafés et des boîtes des années 50 où le plus chic côtoie le pire et le sordide. Elle amène une touche de féminité avec un nouveau personnage que j’ai beaucoup aimé: Siloé Levenneur. C’est une enquêtrice hors pair, le pendant d’Evariste au féminin. J’ai vraiment aimé ce personnage malin et à la répartie bien ancrée. Siloé mène elle aussi une enquête de son côté mais du côté des hautes sphères du pouvoir. Son chemin va bien sûr croiser celui d’Evariste!

Une fois de plus, Oren Miller nous offre un roman au style très littéraire et travaillé. Elle a vraiment ce petit truc en plus qui permet de dire qu’il s’agit bel et bien de bonne littérature. Elle manie le verbe avec grâce et garde un certain sens de la formule qui m’a fait sourire plus d’une fois. Les dialogues sont ciselés et jouissifs.

Alors si ce n’est pas un coup de cœur cette fois-ci, c’est parce qu’il a manqué pour moi un petit quelque chose de haletant que j’avais trouvé dans le premier tome. L’intrigue m’a parfois un peu emmêlé les pinceaux même si je reste admirative du travail de l’auteur et de son imagination sans bornes!

Avec cette plongée dans les années 50 et son duo de choc, Oren Miller nous offre encore une fois un roman épatant et brillant. A découvrir absolument ne serait-ce que pour la beauté de sa langue.