Point Lecture n°23

L’Affaire Lord Spenser de Flynn Berry

 

 

L’Affaire Lord Spenser de Flynn Berry,

Publié aux éditions Presses de la Cité,

2019, 285 pages.

 

 

Claire est médecin et mène à Londres une vie apparemment sans histoires. Enfant, elle a pourtant eu à subir un événement traumatisant : tandis qu’elle dormait à l’étage de la propriété familiale, sa nounou a été assassinée et sa mère a échappé de justesse à l’agresseur. Le meurtrier présumé serait le père de Claire, un membre de l’aristocratie britannique, disparu sans laisser de traces. La mère a prétendu avoir reconnu son mari, les riches et puissants amis de celui-ci ont toujours clamé son innocence. Presque trente ans plus tard, Claire n’a pas surmonté le passé. Apprenant par la police que le fantôme qui la hante est peut-être encore en vie, elle part en quête d’une vérité qui lui est devenue indispensable.

J’ai passé un très bon moment de lecture avec cette affaire basée sur des faits réels. En effet, l’auteur s’inspire d’une histoire vraie, vieille de plus de deux siècles: une banale histoire d’un homme qui souhaite se débarrasser de sa femme devenue trop encombrante. Flynn Berry l’a transposée de nos jours, dans le Londres des années 70 à aujourd’hui. Là où l’intrigue devient intéressante c’est qu’elle se déroule dans le milieu aristocratique londonien.

Claire, médecin, ne parvient pas à oublier les images de cette terrible nuit pendant laquelle son père a tué sa nounou et s’en est pris à sa mère. Trente ans plus tard, elle redoute toujours de croiser ce père meurtrier au détour d’une rue londonienne. Pour chasser ses démons, elle décide de mener l’enquête…

L’affaire Lord Spenser s’articule autour d’un jeu entre des chapitres qui se déroulent aujourd’hui et des chapitres qui se déroulent dans le passé des parents de Claire. Pourquoi ce jeune Lord, étudiant à Eton, s’est-il amouraché de la mère de Claire, une prolétaire sans diplôme? Comment leur mariage a-t-il pu sombrer dans cette folie meurtrière? J’ai adoré les chapitre se déroulant dans le passé parce qu’ils éclairent de façon sociologique et psychologique les raisons qui poussent Lord Spenser à vouloir tuer sa femme. Le lecteur suit deux êtres, à la croisée de deux mondes qui n’ont rien en commun.

On évolue ainsi dans le monde aristocratique anglais avec ses codes: les grands domaines, la chasse à courre, les dîners somptueux et cette jeune épouse qui ne possède pas les codes de cet univers très fermé. J’ai aimé voir les deux personnages se confronter à deux univers diamétralement opposés.

Les chapitres qui se déroulent « au présent » permettent à l’auteur de mettre en exergue les démons de Claire. Elle va tenter de réussir là où la police à échouer. Alors non, L’affaire Lord Spenser n’est pas un thriller à proprement parler. Je le qualifierais davantage de roman psychologique assez sombre puisqu’on suit la plupart du temps Claire en proie à ses angoisses. Mais ça n’enlève rien. C’est plutôt bien mené et je ne m’attendais pas à la fin du livre.

En conclusion, j’ai beaucoup aimé ce roman sombre qui remue les fantômes d’un passé familiale trouble. 

Déracinée de Naomi Novik

 

 

 

Déracinée de Naomi Novik,

Publié aux éditions Pygmalion,

2017, 504 pages.

Patiente et intrépide, Agnieszka parvient toujours à glaner dans la forêt les baies les plus recherchées, mais chacun à Dvernik sait qu’il est impossible de rivaliser avec Kasia. Intelligente et pleine de grâce, son amie brille d’un éclat sans pareil. Malheureusement, la perfection peut servir de monnaie d’échange dans cette vallée menacée par la corruption. Car si les villageois demeurent dans la région, c’est uniquement grâce aux pouvoirs du « Dragon ». Jour après jour, ce sorcier protège la vallée des assauts du Bois, lieu sombre où rôdent créatures maléfiques et forces malfaisantes. En échange, tous les dix ans, le magicien choisit une jeune femme de dix-sept ans qui l’accompagne dans sa tour pour le servir. L’heure de la sélection approche et tout le monde s’est préparé au départ de la perle rare. Pourtant, quand le Dragon leur rend visite, rien ne se passe comme prévu…

Je n’avais entendu que du bien de ce roman. Je m’y suis lancée avec beaucoup d’enthousiasme et force est de constater que j’en ressors mitigée.

Déracinée s’ancre dans une littérature Young adult et ça (bête que je suis!), je ne l’avais pas vu! Le young adult n’est définitivement plus ma tasse de thé car ce sont toujours les mêmes défauts qui m’irritent. Une narration à la première personne pour un personnage adolescent (ce qui donne forcément des réflexions d’ado); la découverte de l’amour souvent contrarié (c’est le cas ici); des tournures parfois maladroites (Naomi Novik multiplie les comparaisons de manière inquiétante). Tout ça fait que je n’ai pu m’empêcher de lever les yeux au ciel de nombreuses fois à la lecture du roman.

Cependant, si je suis allée au bout dudit bouquin, c’est qu’il y avait quand même matière intéressante. Si je passe outre le schéma mille fois vu et revu de la fille qui ne voulait pas être choisie, qui n’a pas de capacités exceptionnelles et qui en fait est choisie pour ses capacités exceptionnelles, le fond du bouquin fait mouche. Naomi Novik place sa magicienne/sorcière dans la tradition de la wicca et ça change un peu des habituels romans de magie. Elle donne du souffle à ses tours et potions.

Elle construit aussi un univers intéressant basé sur le merveilleux du conte de fée. La tour-bibliothèque du Dragon m’a conquise; le bois super flippant est bien amené. Il y a des scènes assez violentes qui reflètent bien la cruauté du monde dans lequel évolue l’héroïne. Tout n’est donc pas à jeter dans ce roman puisque j’y ai trouvé mon compte au final. Bon il y a bien quelques longueurs! L’auteur aurait pu abréger les tourments de l’héroïne qui se demande sans cesse pourquoi elle a été choisie mais ça fait partie du jeu!

« Déracinée » est un roman parfois maladroit dans son intrigue qui n’évite pas les écueils du young adult. J’y ai apprécié cependant le traitement de la magie et cette ambiance de conte de fée assez sombre.

Une vie de moche de François Bégaudeau et Cécile Guillard

 

 

Une vie de moche de François Bégaudeau et Cécile Guillard,

Publié aux éditions Marabout,

2019, 208 pages.

Le parcours de Guylaine de sa naissance jusqu’à ses 60 ans. Sa particularité : être née moche. Pendant des années elle va ruser à coup de maquillage et de vêtements pour s’arranger avec la réalité. Les défauts s’atténueront avec le temps.

Guylaine est une petite fille comme les autres qui a l’habitude de jouer dans son quartier avec Gilles, son meilleur copain, son presque frère. Guylaine est heureuse jusqu’au jour où une bande d’enfants la traitent de « moche« . C’est la fin de l’enfance pour Guylaine qui se considèrera moche toute sa vie.

Le lecteur va alors suivre Guylaine dans cette vie de moche: son adolescence, ses premières amours, son rapport au corps et aux autres. Guylaine va s’adapter à cette société qui prône la beauté par tous les pores. D’abord, elle va se faire invisible aux yeux des autres pour ne pas qu’on la remarque puis elle va tenter des looks extravagants et enfin elle va jour sur son humour pour rebondir face aux critiques des autres.

A travers ce roman graphique (comprenez une grosse BD), les auteurs dénoncent bien sûr notre société qui repose avant tout sur l’apparence. Est-ce plus facile d’être né beau? François Bégaudeau pose des questions dérangeantes, peut-être tabous et tente d’y répondre à travers le personnage de Guylaine.

Une vie de moche est une histoire triste, toute en demi-teinte à l’image des couleurs utilisées par l’illustratrice, peut-être pour refléter le sentiment de malaise de Guylaine dans cette société dans laquelle elle se sent mal. Pour autant, Guylaine est un personnage drôle, qui rebondit et qui prend son parti d’être moche! Comme elle le dit si bien, l’avantage d’être né moche c’est qu’on le reste toute sa vie contrairement aux nés « beaux » qui se voient vieillir et s’enlaidir! C’est parfois piquant, dérangeant, anti-conformiste mais surtout très vrai.

« Une vie de moche » aborde un thème délicat avec tendresse et humour. Guylaine ne vous laissera pas indifférent.

Viol, une histoire d’amour de Joyce Carol Oates

 

 

 

Viol, une histoire d’amour de Joyce Carol Oates,

Publié aux éditions Philippe Rey,

2018, 192 pages.

 

4 juillet : feu d’artifice à Niagara Falls. En rentrant chez elles après la fête, Tina et sa fille ont la mauvaise idée de passer par le parc. Elles croisent des jeunes défoncés qui violent Tina et la laissent pour morte dans un hangar à bateaux. Très vite, la ville la condamne : ne serait-elle pas trop jolie pour être honnête ?

Viol, une histoire d’amour est un roman choc. On pourrait penser qu’il s’agit d’un documentaire, d’un témoignage tant cette histoire vous saisit aux tripes et ne vous lâche pas, vous hantant longtemps après l’avoir lue.

Tina Maguire est mère célibataire. Elle a 35 ans. Elle est belle, attirante, libre. Sa fille en a 12. Un soir du 4 juillet, peu après minuit, Tina et sa fille rentrent d’une fête. Elles décident de couper par le parc, pour profiter de la nuit et du lac. Sur le chemin, elles se font agresser par une bande de jeunes. Ils violent Tina et la laissent pour morte dans un hangar à bateaux. Sa fille, Bethie, a pu se cacher et a assisté à la scène. Elle prévient la police et c’est l’officier Droomor qui se rend le premier sur les lieux, découvrant la terrible scène. Mais le cauchemar pour Tina et sa fille ne fait que commencer.

Viol, une histoire d’amour est le genre de bouquin qui met K.O son lecteur. Sonnée par cet uppercut, je suis sortie hagarde de cette lecture mais aussi révoltée, peinée. Après la terrible scène du début, vient la lente reconstruction de Tina. Elle ne se souvient d’abord de rien jusqu’à ce que la mémoire lui revienne. Comment vivre après un tel drame?

Et puis il y a le procès, les questions, les rumeurs. Le roman de Joyce Carol Oates prend une dimension tellement moderne et contemporaine. Car finalement si Tina a été violée, c’est qu’elle l’a bien cherché. Elle s’habille trop sexy, elle aguiche les hommes, elle a tout fait pour se faire violer. Tina n’est qu’une pute: elle a eu ce qu’elle méritait. Voilà le genre de discours auquel Tina et sa fille seront confrontés. Car dans notre société, il va sans dire, que même si la femme est victime, elle demeure coupable au fond parce qu’elle est née femme justement.

Il y a certains passages qui m’ont fait hurler, bondir, qui m’ont écœurée. J’en avais la nausée. Alors que Tina et sa fille survivent, leurs bourreaux se promènent libres, presque pas inquiétés par la justice. Il suffit de lire les journaux, d’allumer la télé, pour constater que l’histoire de Tina est vraie, qu’elle se passe tous les jours, sous nos yeux et qu’on donne toujours plus de poids aux paroles d’un homme qu’à celles d’une femme.

Alors merci Joyce Carol Oates de montrer la vérité, de dénoncer ce poids, cette culpabilité qui reposent sur les épaules de toutes ces femmes violées, détruites, niées.

« Viol, une histoire d’amour » est un roman poignant, bouleversant, que tous et toutes devraient lire.

Le Crime de Blacourt de Daphné Guillemette

 

 

 

Le Crime de Blacourt de Daphné Guillemette,

Publié aux éditions Librinova,

2019, 240 pages.

« Dans la forêt, un bruit sourd se fit entendre, semblable à un coup de tonnerre. Une nuée d’oiseaux s’envola brusquement, souhaitant fuir au plus vite ce danger. Ce bruit, nous le connaissions tous, il annonçait la mort. »
En 1923, le tranquille village de Blacourt est ébranlé par la découverte d’un cadavre dans les bois. Il s’agit du garde-chasse Clovis Lambert, un homme d’apparence sans histoire. De qui ce crime atroce est-il l’œuvre ? Les suspects ne manquent pas.
Le commissaire Léon Carré, aussi bourru que pointilleux dans ses enquêtes, est dépêché sur place pour résoudre cette affaire. Au cœur de ce petit village de l’Oise, les qu’en dira-t-on pourraient se révéler être de précieuses sources d’information.
Cette enquête qui semblait ordinaire, devient de plus en plus complexe et confrontera le commissaire Carré à son propre passé. La vérité éclatera-t-elle ?

Le Crime de Blacourt est un roman policier à l’ancienne. Un roman qui fait aussi la part belle à la ruralité puisqu’il se passe en 1923, à Blacourt, petit village du nord de la France. Léon Carré, commissaire à Beauvais, est appelé sur les lieux d’un crime. Un homme, Clovis Lambert, garde-chasse du village, est retrouvé mort dans les bois, abattu d’une balle dans le dos. Qui l’a tué? Et pourquoi? Le commissaire Carré mène l’enquête.

Daphné Guillemette reconstitue une enquête minutieuse dans son roman car le crime de Blacourt a bien eu lieu. C’est en effet un fait divers qui s’est véritablement passé en 1923. L’auteure a, de plus, une histoire personnelle avec ce crime puisque l’homme abattu n’était autre que son arrière grand-père à qui elle rend hommage. Elle a fait des recherches poussées dans les archives pour retrouver les compte-rendus de la police, du médecin mais aussi les témoignages des différentes suspects et témoins. Elle nous livre donc ici une enquête classique dans laquelle le commissaire interroge les différents suspects, les uns après les autres, et tentent de reconstituer le déroulement du crime.

C’était intéressant de ce point de vue là car l’auteure nous plonge au cœur de l’enquête. Elle nous fait partager les doutes du commissaire, ses avancées dans l’enquête, ses échecs. Le lecteur est plongé dans la vie du petit village de Blacourt: son café, son restaurant, ses rumeurs. Elle a su recréer à la perfection l’ambiance de ce village d’après la grande guerre.

Cependant, la narration tourne rapidement en rond. En effet, le commissaire procède toujours de la même manière: il convoque témoins et suspects pour les interroger dans son bureau. La technique ne change guère et devient redondante au bout d’un moment. J’aurais aimé plus de peps, plus de rythme dans l’intrigue pour dynamiser les choses. C’est le seul bémol à cette enquête qui aurait pu être passionnante sans ces quelques longueurs.

« Le crime de Blacourt » est un roman policier classique bien mené qui manque cependant de rythme pour en faire un polar haletant.