Jane Austen: un cœur rebelle de Catherine Rihoit

 

 

 

 

Jane Austen, un cœur rebelle de Catherine Rihoit,

Publié aux éditions de L’Archipel,

2018, 454 pages.

 

Je voue une passion sans bornes à Jane Austen. J’aime ses romans, j’aime son style, ses traits d’esprits et son intelligence. J’ai lu déjà bon nombre de biographie et je connais bien sa vie. Alors pourquoi en lire une de plus? Peut-être parce que je suis insatiable dès qu’il s’agit de Jane et que je cherche toujours à en savoir plus.

Catherine Rihoit nous propose ici une biographie originale. Elle raconte la vie de Jane Austen comme s’il s’agissait d’une héroïne de roman, reproduisant des dialogues, imaginant ses réactions, ses vêtements, ses conversations, ses pensées. C’est plutôt bien mené. On vit avec Jane Austen pendant toute cette lecture. Le style peut désarçonner car Catherine Rihoit ne suit pas forcément de manière linéaire et chronologique la vie de Jane. Elle anticipe parfois, revient en arrière. Il faut suivre le fil de sa pensée sans s’y perdre.

Comme je le disais plus haut, on vit avec Jane Austen durant cette lecture. On pénètre dans son intimité, sa sphère familiale, sa relation fusionnelle avec sa sœur Cassandra. Son éducation a été plutôt libre: son père la laissait puiser dans sa bibliothèque à sa guise. Elle a écrit très jeune, très tôt, très vite. Enfant, adolescente, Jane Austen est déjà perçue par sa famille comme différente, comme particulière. Elle lit beaucoup. Elle s’intéresse à de nombreuses choses mais surtout elle prend rapidement conscience de sa position dans la société: ni vraiment pauvre, ni vraiment riche. La seule perspective des femmes réside dans le mariage.

Et c’est là où la biographie de Catherine Rihoit se révèle intéressante: Jane Austen comprend très jeune que si elle se marie, elle renonce à toute ambition littéraire et artistique. A l’inverse, si elle ne se marie pas, elle renonce à la maternité et à la possibilité de vivre une vie plus digne, de s’élever dans la société. Elle fera de ses héroïnes son combat à l’image d’Elizabeth Bennett, indocile face à Darcy parce qu’elle cherche à être aimée pour ce qu’elle est.

Catherine Rihoit mêle aussi des analyses très poussées des romans austeniens. Ce sont peut-être les parties qui m’ont le moins plu car elles apparaissent parfois ardues et arides. Elles ont en tout cas le mérite d’éclairer les choix narratifs de Jane Austen. Il est intéressant de constater comme sa vie a influencé ses intrigues et le caractère de ses personnages.

A mi-chemin entre le roman et l’enquête, Catherine Rihoit offre à ses lecteurs une magnifique biographie prenante et passionnante! 

 

Manderley For Ever de Tatiana de Rosnay

Manderley For Ever de Tatiana de Rosnay,

   Publié aux éditions Albin Michel et Héloïse d’Ormesson,

   2015, 457 pages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«La nuit dernière, j’ai rêvé que je retournais à Manderley…» : la phrase qui ouvre le roman Rebecca a fait rêver des générations de lecteurs. Tout le monde connait L’Auberge de la Jamaïque, Rebecca ou Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock, mais l’auteur des œuvres qui l’ont inspiré, Daphné du Maurier, est aujourd’hui tombé dans l’oubli.
Pourquoi Daphné du Maurier est-elle considérée comme un auteur de romans féminins, alors que ses histoires sont souvent noires et dérangeantes ? Que sait-on vraiment de son lien étroit avec la France, de ses liaisons longtemps tenues secrètes, des correspondances ténues que son œuvre entretient avec sa vie, et dans laquelle elle parle beaucoup de son histoire familiale ? Portrait d’un écrivain par un autre écrivain, Manderley décrit minutieusement une vie aussi mystérieuse que l’œuvre qu’elle sous-tend – toute de suspense psychologique –, et met en lumière l’amour fou de cette femme pour son manoir de Cornouailles.

 

Voilà déjà quelques années que je suis tombée sous le charme de la plume de Daphné du Maurier. C’est un peu par hasard que j’avais acheté Rebecca. J’avais dévoré ce roman énigmatique, terrifiant et tout en finesse. Encore une fois, c’est le hasard qui m’avait mis sur la route du Bouc-émissaire, le roman de Daphné que je préfère peut-être le plus tant la tension psychologique y est cruelle et palpable. Et puis les lectures se sont enchaînées sans jamais avoir eu (ou presque) de déceptions.

En fouinant sur Internet, j’avais cherché à me renseigner sur l’auteur. On y trouvait des banalités sur sa vie, rien de bien intéressant. Il existait pourtant des biographies et même une autobiographie de Daphné du Maurier, hélas! toutes en anglais et mon niveau pas terrible du tout m’empêchait de les lire. J’ai même pensé, à un moment donné, à me lancer moi-même dans la biographie de Daphné (pensée vite oubliée).

Bien heureusement, Tatiana de Rosnay a pris les devants et a eu la très bonne idée d’écrire sur la vie de Daphné du Maurier. Sa biographie se lit comme un roman et permet de dépoussiérer l’image de l’auteur. Complète et dense, Tatiana de Rosnay aborde bien des aspects de la vie de Daphné.

On y découvre une jeune fille élevée dans un milieu d’artistes aisé. La maison de son enfance (en photo dans le livre) est impressionnante. Daphné est une jolie fille qui fera tourner bien des têtes. Aussi surprenant que cela puisse paraître, elle aurait préféré être un garçon. Ce rêve de fille la poursuivra tout au long de sa vie que ce soit dans ses relations complexes avec les autres femmes ou même avec ses propres filles auxquelles elle préférera Christian, son fils unique.

On y découvre une femme qui est loin d’être une midinette. Elle apprend à conduire, porte pantalon et pull, fréquente des garçons, n’hésite pas à vivre seule sur la côte anglaise dans une maison glaciale pour écrire et être à son aise!

Tatiana de Rosnay nous offre une vision passionnée de Daphné pour qui l’écriture prime sur tout le reste et avant tout sur sa famille. Car Daphné est une femme libre qui ne veut pas sacrifier l’écriture aux autres. Son mariage n’y survivra d’ailleurs pas.

Il est étonnant aussi de constater le succès mondial qu’elle a obtenu à l’époque grâce à la publication de Rebecca. Des fans venaient même jusque chez elle pour lui demander des autographes! Daphné était connue partout. Toutes ses œuvres furent adaptées au cinéma. Il est drôle de penser qu’aujourd’hui elle garde juste une image d’auteur romantique avec sa seule œuvre Rebecca! Tatiana de Rosnay rétablit heureusement la vérité et montre au lecteur que Daphné n’avait rien d’une romantique ou d’une auteure fleur bleue. Ses œuvres traduisent la noirceur de l’âme, ses héros sont torturés comme elle l’a pu l’être elle-même.

Et puis il y a surtout sa passion pour le domaine de Menabilly qui deviendra sa source d’inspiration pour Manderley. C’est peut-être là sa plus grande passion, sa plus belle histoire d’amour. Daphné s’investit dans ce lieu mystérieux. Elle tombe amoureuse du paysage comme elle tomberait amoureuse d’un homme.

Tatiana de Rosnay restitue avec  justesse l’histoire de cette femme étonnante, fragile et complexe. Un grand merci pour cette superbe biographie qui illumine Daphné d’une nouvelle aura.

 

Trois filles et leurs mères: Duras, Beauvoir, Colette de Sophie Carquain

 Trois filles et leurs mères: Duras, Beauvoir, Colette de Sophie Carquain,

 Publié aux éditions Charleston,

 2014, 296 pages,

 Pour l’acheter: Trois filles et leurs mères

 

 

 

 

 

Trois femmes. Nées au tournant du siècle, entre 1873 et 1914, Colette, Simone de Beauvoir, et Marguerite Duras ont un point commun : celui d’avoir une hyper-mère, qu’elle soit fusionnelle (comme Sido), autoritaire (comme Françoise de Beauvoir) ou ambivalente (chez Duras).

Trois destins. Sophie Carquain fait revivre les trois monstres sacrés dans leurs décors : l’exotisme de l’Indochine des années 20 chez Duras, la bourgeoisie du début de siècle chez Beauvoir, la Bourgogne pour Colette. Et raconte comment elles ont construit leur univers et pris la plume pour se distancer de « Big Mother ». Pour exister.

 
Tout d’abord un grand merci à Babelio et aux éditions Charleston qui m’ont permis de découvrir cet ouvrage lors de l’opération Masse critique du mois de juin. J’ai été séduite par ces biographies romancées avec talent par l’auteur Sophie Carquain.

A travers son ouvrage, l’auteur se propose de nous raconter la vie de trois écrivains exceptionnels, trois femmes au talent incomparable, trois monstres sacrés de la littérature. Mais l’auteur va plus loin et aborde la vie de Duras, Beauvoir et Colette sous un angle original: celui de leur relation, souvent compliquée, avec leur mère.

La première partie du livre s’intéresse à Marguerite Duras. C’est peut-être la biographie qui m’a le plus bouleversée en tant que femme. Je ne connaissais pas la vie de Duras mis à part le fait qu’elle avait vécu bien entendu en Indochine et que ses romans se nourrissaient de cette expérience. Sophie Carquain nous raconte l’histoire terrible de cette petit Marguerite, pas vraiment désirée: sa mère l’a eu sur le tard, à 38 ans, âge indécent pour avoir un enfant à l’époque. Dès le début de sa vie, Marguerite est séparée de sa mère, rapatriée en France pour y être soignée. La séparation durera 10 mois: 10 longs mois d’absence qui creuseront dès le départ un fossé entre Marguerite et sa mère. Et puis il y a cet amour terrible que la mère de Marguerite nourrit pour son fils aînée Pierre. Un jour Marguerite demande à sa mère pourquoi elle ne l’aime pas autant que Pierre: sa mère ne saura que répondre.

S’ensuit une vie de non-dits, de secrets, de trahisons. La vie de Marguerite est marquée par l’absence de gestes tendres, de discussions fille-mère, de mots d’amour. Et puis vient la honte d’avoir une mère aussi négligée, aussi peu cultivée. Marguerite Duras va alors se réfugier dans les livres puis dans l’écriture.

Avec Simone de Beauvoir, l’auteur change de monde, de classe sociale. Simone est élevée dans une famille bourgeoise par une mère très pieuse. On ne parle ni de sexe ni d’argent. On va à la messe deux fois par semaine. Simone est une fillette intelligente qui apprend à lire seule et qui va se révéler brillante! Mais l’ombre de sa mère plane au-dessus d’elle. Sa mère est elle aussi avare de tendresse. Elle cherchera à contrôler ses deux filles toute sa vie à travers leur lecture (pas un seul livre n’est donné aux filles avant qu’il n’ait été validé) et leur correspondance qu’elle lira jusqu’à leur adolescence. Là encore, Simone grandit contre ce modèle féminin corseté, soumis à l’homme, étriqué dans un monde bourgeois. C’est grâce à la lecture et à l’écriture que Simone saura dire « non » et prendra son envol.

Enfin, avec Colette, Sophie Carquain dresse le portrait d’une mère aimante, tendre, douce, presque trop peut-être. Sido aime sa fille Colette au point de ne former qu’un avec elle durant toute l’enfance de la fillette. Elle la laisse très libre: Colette a le droit de rentrer seule de l’école, parle de tout avec sa mère, lit énormément. Sophie Carquain nous raconte ici une relation fusionnelle, passionnelle entre une mère et une fille, une passion qui ne devrait appartenir qu’aux amoureux. Lorsque Colette quitte sa mère pour s’installer à Paris, Sido lui écrit parfois plusieurs lettres par jour et reproche à Colette son manque d’amour et de considération quand elle tarde trop à répondre.

A travers ces trois portraits, Sophie Carquain nous raconte le destin de trois filles élevées par des mères étouffantes, exigeantes, dures. Elles ont toutes influencé leurs filles, les poussant à s’envoler loin du nid familial et à trouver leur propre voie. J’ai été bouleversée par la narration de l’enfance de Marguerite Duras, presque poussée à la prostitution par cette mère mortifère. On sent pourtant le lien indéfectible qui attache toutes ces filles à leurs mères. L’amour est là même s’il est peu, pas ou mal exprimé. Habilement, l’auteur glisse quelques notions de psychologie ni creuses ni pompeuses mais qui viennent étayer son propos.

Sophie Carquain narre avec passion la vie de ces trois femmes. En romançant ces biographies, elle procure une intense émotion à son lecteur. Bref, c’est un coup de cœur pour moi. J’ai lu avec passion ces biographies, j’ai vibré, souffert aux côtés de ces trois femmes et j’ai appris. A travers ces relations mères-filles, chaque lectrice se reconnaîtra un peu. Il est si difficile d’être mère, si difficile d’être fille…

Virginia Woolf d’Alexandra Lemasson

 Virginia Woolf d’Alexandra Lemasson,

 Publié aux éditions Folio biographies,

 2005, 260 pages,

 Pour l’acheter: Virginia Woolf

 

 

 

 

 

« J’aime boire du champagne et devenir follement exaltée. J’aime partir en voiture vers Rodmell dans la chaleur d’un vendredi soir et manger du jambon, et être assise sur ma terrasse et fumer un cigare avec un hibou ou deux.  » Virginia Woolf (1882-1941) fut une femme aux vies multiples: partagée entre Londres et sa retraite du Sussex, rompue aux mondanités comme à la solitude, attentive aux petits miracles quotidiens et bousculée par la folie.

 

Dans le cadre de mon book club, j’ai lu Virginia Woolf d’Alexandra Lemasson, le thème étant biographie ou autobiographie. J’ai trouvé cette biographie un peu par hasard chez un petit libraire et comme la vie de Virginia Woolf me fascine, je n’ai pas hésité.

Virginia Woolf, je commence un peu à la connaître. J’ai déjà lu deux biographies sur elle dont l’excellente biographie de Vivianne Forrester. J’ai donc quelques points de comparaison et j’aime voir la façon dont chaque auteur aborde sa vie.

Alexandra Lemasson propose d’aborder la vie de Virginia Woolf en quatre parties. Chacune est consacrée à une période de sa vie et baptisée « Le paradis perdu; L’enfer du 22 Hyde Park Gate; Léonard le Sauveur; Paradoxes ». D’emblée, ce qui saute aux yeux, c’est la volonté d’établir les faits de manière chronologique et c’est bien nature l pour une biographie. C’est d’ailleurs cette façon que j’approuve et qui me convient le mieux.

Je m’attendais donc à une narration plutôt linéaire de la part de la biographe. J’ai été partiellement déçue. Elle multiplie les analepses et les sauts dans le temps. Il suffit qu’un personnage lui fasse penser à telle ou telle anecdote pour qu’elle nous la raconte ce qui donne lieu parfois à un embrouillamini. Le lecteur novice en la matière se sentirait perdu. Bref, je n’aime pas qu’on saute du coq à l’âne dans ce genre de livre. Pourquoi parler dès l’enfance de la rédaction d’Une chambre à soi? Pourquoi anticiper autant alors que Virginia n’en est qu’à ses balbutiements d’écrivain? Le rapport établi est parfois très, trop lointain pour que je le saisisse.

Dans l’ensemble cependant, la linéarité de la vie de Virginia est respectée et j’ai trouvé le style de l’auteur très fluide et très romancée. On lit cette biographie un peu comme on lirait un roman et l’auteur sait ménager ses effets. Elle analyse avec finesse les meurtrissures de Virginia, ses bonheurs aussi qui feront d’elle l’écrivain qu’elle a été.

Dans son livre, l’auteur insiste énormément sur la perte maternelle à l’âge de 12 ans. Virginia va subir son premier traumatisme. On l’oblige à embrasser sa défunte mère alors que ce geste la répugne. Cette scène la hantera toute sa vie et déclenchera peut-être ses premières crises folie. En tout cas, il est certain que Virginia a perdu un pilier de sa vie lorsque sa mère est morte. Elle ne cessera d’ailleurs de rechercher cette chaleur maternelle à travers les femmes qui traverseront sa vie que soit Vita Sackville ou Violet Dickinson.

J’ai apprécié le fait que l’auteur défende haut et fort l’image de Virginia, cette image d’hystérique et de folle qui lui colle à la peau. Oui, elle souffrait de dépression et entendait parfois des voix résonner dans sa tête. Mais elle en était tout à fait consciente et luttait jour après jour contre ce mal qui la rongeait. Son entourage ne lui facilitait pas la tâche, la renvoyant, quand cela l’arrangeait, dans con rôle de folle de la famille. On a interdit à Virginia d’avoir des enfants, on l’a frustrée de ne pouvoir côtoyer à son aise la société londonienne et son mari l’a plus ou moins cloîtrée dans leur maison de campagne.

A travers cette biographie, l’auteur donne quand même une image profondément moderne de Virginia. Elle était moderne et révolutionnaire dans son écriture; elle était moderne dans sa manière de penser le monde et revendiquait une société dans laquelle la femme avait le droit de s’exprimer librement loin du joug marital ou paternel. Elle était une artiste complète, fragile et sensible au monde. C’est d’ailleurs parce qu’elle a peur de redevenir folle, de perdre tous ses moyens qu’elle se suicide un jour. Elle bourre ses poches de pierres et se jette dans la rivière l’Ouse qui borde son jardin. Elle a eu le courage de dire non à l’aliénation de son esprit, de se laisser emporter par les vagues, de cesser de lutter alors qu’elle savait parfaitement nager.

Dans cette biographie, l’auteur donne une vue d’ensemble assez complète de la vie de Virginia. Elle rend hommage à son esprit, à sa créativité et à sa liberté de femme. Virginia Woolf me semble un premier ouvrage facile d’accès pour pénétrer dans la vie de la célèbre romancière.