Rivière maudite de Preston and Child

 

 

Rivière maudite de Preston and Child,

Publié aux éditions de l’Archipel,

2020, 456 pages.

 

Pourquoi des dizaines de pieds mutilés, revêtus de chaussures vertes, sont-ils venus s’échouer sur l’île paradisiaque de Sanibel, en Floride ? Ce phénomène inexplicable et les questions qui en découlent aiguisent la curiosité de l’inspecteur Pendergast, du FBI, qui décide d’interrompre ses vacances.

Avec Rivière maudite, le duo d’écrivains Preston and Child signent la 19ème enquête de l’inspecteur Pendergast. Pas besoin d’avoir lu les dix-huit premiers tomes pour attaquer celui-là. A mon actif, je n’ai lu que Le livre des trépassés que j’avais adoré.

Dans cette enquête, des dizaines de pieds chaussés de chaussures vertes s’échouent sur les côtes de la Floride. Le FBI est dépêché sur place et c’est Aloysius Pendergast qui est chargé de l’affaire. D’où viennent ces pieds? Et surtout où sont les corps? Pendergast, aidé de sa pupille Constance Greene, va tenter d’éclaircir le mystère.

J’ai tout simplement adoré cette enquête originale, menée de main de maître. Il y a d’abord cette histoire de pieds coupés qui s’échouent. Toutes les théories sont avancées par les enquêteurs: Tortures sur l’île de Cuba, prisonniers ayant tenté de s’échapper…. La police ne fait guère le poids face à cette vague de pieds chaussés de chaussures vertes.

Un peu à la manière de Sherlock Holmes, Pendergast observe avant d’émettre des hypothèses. C’est un personnage incroyable, très cérébral, très littéraire. Il est doté d’une grande mémoire et d’une intelligence rare. C’est lui qui va mener la danse en qualité d’expert du FBI en s’intéressant à la provenance des chaussures mais aussi aux courants maritimes pour déterminer d’où viennent les pieds. J’ai adoré son côté méthodique et scientifique qui ne laisse rien au hasard.

L’enquête en elle-même est très intéressante et j’avoue avoir fait pas mal d’hypothèses mais j’étais loin de deviner le dénouement de l’intrigue. On est balloté de table d’examen en table d’examen et on avance petit à petit dans cette histoire complètement dingue qui contient des révélations ahurissantes!

Le personnage de Constance est incroyable et vaut le détour. Sous ses airs tranquilles, on a là une femme intelligente et badass au possible. On en redemande!

Le seul bémol que j’apporterai à ce roman concerne la fin du roman. On sent que les deux écrivains se sont fait plaisir en nous concoctant un dénouement à l’américaine, sortant l’artillerie lourde. C’est dommage d’en être passé par là car j’ai trouvé que cela faisait perdre de la crédibilité à l’intrigue. J’aurais aimé une fin toute en douceur et en intelligence à l’image du flegmatique Pendergast.

Cette « Rivière maudite » est un excellent roman, une intrigue palpitante que vous ne lâcherez pas avec un personnage principal d’une intelligence rare et lumineuse.

L’Ombre de la baleine de Camilla Grebe

 

 

L’Ombre de la baleine de Camilla Grebe,

Publié aux éditions Le livre de Poche,

2020, 480 pages.

Quand des cadavres de jeunes hommes échouent sur les côtes de l’archipel de Stockholm, la jeune flic Malin et son supérieur, Manfred, sont missionnés pour résoudre ce sombre mystère. Hélas, chacun est plus vulnérable que d’habitude : Malin est très enceinte, et Manfred meurtri par le terrible accident qui a plongé sa petite fille dans le coma. En parallèle, nous rencontrons Samuel, adolescent rebelle, dealer à mi-temps, élevé par une mère célibataire aussi stricte que dévote. Sa vie bascule quand celle-ci jette à la poubelle des échantillons de cocaïne que le baron de la drogue de Stockholm lui a confiés.
Alors que Samuel trouve une planque idéale sur la petite île de Marholmen, où il est embauché par la jolie Rachel pour devenir l’auxiliaire de vie de son fils Jonas, Malin et Manfred font fausse route. Mais toute leur enquête change de cap le jour où la mère de Samuel signale enfin sa disparition…

L’ombre de la baleine est le troisième tome de la saga de Camilla Grebe, consacrée à des duos de policiers suédois. Je n’ai pas lu les deux premiers et cela ne m’a pas du tout dérangée!

Camilla Grebe situe son intrigue en Suède à Stockholm. Sur les côtes, on retrouve des cadavres d’hommes, plutôt jeunes, dissimulés dans une couverture et enchaînés. Les inspecteurs Malin et Manfred sont chargés de l’affaire. La première est enceinte et le second a sa fille entre la vie et la mort, à l’hôpital après une chute vertigineuse. Parallèlement on suit Samuel. Il a 17 ans et trempe dans le trafic de drogue. Le jour où il égare un précieux colis, il se retrouve avec le chef de la pègre à ses trousses et s’enfuit de Stockholm où il trouve un emploi d’aide à domicile chez Rachel. La mère de Samuel, Pernilla, est célibataire depuis toujours. Sous le joug de la religion, elle est partagée entre son amour absolu de mère et son obéissance sans faille au pasteur de sa congrégation. Quand Samuel disparaît, elle remue ciel et terre pour le retrouver.

L’intrigue se divise en trois faisceaux de narration: l’enquête menée par les policiers, Pernilla et Samuel. Les chapitres consacrés à Samuel et Pernilla mettent en exergue les relations mère-fils. Ces relations sont complexes car Samuel a grandi sans père, avec une mère soumise d’abord à son propre père mais aussi à sa congrégation religieuse. Pernilla est une mère aimante qui manque de repères et qui a bien du mal à s’affirmer. Samuel est un ado rebelle, à la dérive, auquel on répète sans cesse qu’il est bon à rien et qui finit par le croire. J’ai beaucoup aimé ces chapitres qui alternent et bien qu’on ne voit pas tout de suite où souhaite nous mener l’auteure, la manière dont elle s’y prend pour relier tout ça est brillant.

L’enquête menée par les policiers est très classique et n’apparaît qu’en toile de fond au final, laissant le champ libre aux histoires de Pernilla et Samuel. Il m’a été difficile de lâcher mon roman tellement j’étais plongée dans cette enquête passionnante, dans ces fils tissés habilement par l’auteure. Lorsque Samuel parvient chez Rachel, j’avoue que les pages se sont tournées toutes seules. Avec une économie de moyen, l’auteure développe une tension telle qu’il m’a été difficile de décrocher.

« L’Ombre de la baleine » est un excellent roman policier qui mêle suspens, enquête et roman sociologique. A lire!

 

L’Abbaye blanche de Laurent Malot

 

 

L’Abbaye Blanche de Laurent Malot,

Publié aux éditions Bragelonne,

2016, 336 pages.

Meurtres, amour et conspiration : une recette de la manipulation.
À Nantua, dans le Jura, Mathieu Gange élève seul sa fille de six ans. Sa femme a disparu depuis plusieurs mois sans donner d’explication. Flic intègre, il fait ce qu’il peut pour assurer sa mission, quand soudain la violence s’abat sur ce coin du monde où il ne se passe presque jamais rien.
Deux hommes sans lien apparent sont assassinés coup sur coup, puis on retrouve un cadavre mutilé dans la forêt. À mesure qu’il démêle les fils, Gange est entraîné dans une enquête dont les enjeux le dépassent. Notables véreux, secte, affaire d’État : le cocktail est explosif. Mais Gange ne peut pas renoncer. La disparition de sa femme n’est peut-être pas innocente…

J’ai profité de l’OP All stars de Bragelonne pour m’offrir ce titre censé se dérouler dans le Jura. Première déception: l’éditeur aurait dû se renseigner avant d’écrire sa quatrième de couverture. L’intrigue se situe principalement dans l’Ain et pas du tout dans le Jura. A peine frôle-t-on les grandes forêts de sapins du Haut-Jura! Deuxième déception: le roman n’a pas tenu toutes ses promesses. Je m’y suis pas mal ennuyée, noyée dans des dialogues sans fin.

A Nantua (donc dans l’Ain!), Mathieu Gange est lieutenant de police. Sa femme Gaëlle vient de le quitter sans explication, le laissant seul avec sa fille de six ans. Un premier cadavre est retrouvé et Mathieu est chargé de l’enquête. Un deuxième cadavre puis un troisième apparaissent. Tous ces hommes assassinés semblent être liés. Parallèlement, L’abbaye blanche, sorte de secte, commence à faire parler d’elle. Mathieu et ses collègues vont devoir se dresser contre plus fort qu’eux…

Alors voilà, ça ne l’a pas fait du tout. L’intrigue est trop resserrée. Les évènements vont bien trop vite et tout s’enchaîne à un rythme qui fait qu’on a du mal à suivre. J’ai eu parfois l’impression qu’on sautait du coq à l’âne. Il y a énormément de dialogues qui noient tout ça et on tourne autour du pot pendant des heures. Laurent Malot est scénariste pour la télé et ça se ressent. J’avais parfois l’impression d’être dans une série policière de TF1.

On nous rajoute là au milieu une abbaye censée être une secte mais c’est bien trop caricatural à mon goût. Les personnages sont à peine esquissés et trop superficiels à commencer par les chefs de la secte qui se font appelés « sage ». C’est du réchauffé et j’aurais aimé que l’auteur creuse plus les choses. L’explication finale n’est pas très claire et on a affaire à une banale intrigue sur fond de gros sous, rien de bien passionnant et maintes fois vu!

Le seul élément que j’ai véritablement apprécié dans le roman est le personnage de Mathieu qui est particulièrement intéressant. Papa Poule malgré lui, il va devoir composer avec son métier et sa vie de famille. C’est un personnage rebelle qui est approfondi psychologiquement et qui m’a conquis.

« L’Abbaye blanche » aura été une lecture facile, une lecture détente dont je ne garderai pas un souvenir impérissable!

 

1793 de Niklas Natt och Dag

 

 

1793 de Niklas Natt och Dag,

Publié aux éditions Pocket,

2020, 528 pages.

1793. Le vent de la Révolution française souffle sur les monarchies du nord. Un an après la mort du roi Gustav III de Suède, la tension est palpable. Rumeurs de conspirations, paranoïa, le pays est en effervescence. C’est dans cette atmosphère irrespirable que Jean Michael Cardell, un vétéran de la guerre russo-suédoise, découvre dans un lac de Stockholm le corps mutilé d’un inconnu. L’enquête est confiée à Cecil Winge, un homme de loi tuberculeux. Celui-ci va bientôt devoir affronter le mal et la corruption qui règnent à tous les échelons de la société suédoise, pour mettre à jour une sombre et terrible réalité.

Dernier titre en lisse pour le Prix des Nouvelles voix du Polar Pocket 2020, 1793 m’a mise au tapis. C’est pleine d’appréhension que je me suis lancée dans cet ultime roman et c’est un énorme coup de cœur.

Nous sommes à Stockholm en 1793. Jean Michael Cardell, vétéran de la guerre russo-suédoise dans laquelle il a perdu son bras gauche, est appelé en sa qualité de garde séparé pour repêcher un corps dans la rivière. Le cadavre est méconnaissable. Il a été atrocement mutilé. L’enquête est confiée à Cecil Winge, un avocat atteint de Phtisie et qui compte ses jours. Winge s’associe à Cardell pour découvrir l’identité du malheureux et comprendre pour quelles raisons on lui a infligé de telles sévices…

C’est d’abord le contexte historique du roman que j’ai adoré. L’auteur nous plonge dans un Stockholm d’une noirceur sans nom. Il y la crasse, la pisse, la violence, la prostitution à tous les coins de rue. J’ai plusieurs fois été bouleversée de lire les descriptions de la ville et de ses rues: partout la puanteur et la saleté; partout la maladie et le vice. C’est saisissant de réalisme. L’auteur nous offre un cours d’Histoire romancé et passionnant. Il reconstitue avec précision et netteté le contexte historique et culturel de la Suède à cette époque et c’était tout simplement incroyable.

Ce qui est incroyable également, c’est l’intrigue. Comment la découverte d’un cadavre mutilé va conduire nos deux enquêteurs sur une piste vertigineuse. L’auteur a découpé son roman en quatre partie. La narration est habile. Les parties 1 et 4 encadrent les deux parties centrales qui proposent au lecteur de remonter le temps. C’est une enquête passionnante à bien des égards qui vous prend aux tripes et j’ai eu énormément de mal à lâcher mon roman. L’auteur entraîne le lecteur dans une spirale de violence sans fin, fondement de la société de cette fin du 18ème siècle qui ignore les droits fondamentaux. J’ai eu des moments d’angoisse terribles aux côtés de Anna Stina; j’ai été terrifiée par les gestes de Kristofer Blix. Je n’ai pourtant jamais été écœurée car tous ces personnages font ce pour quoi il ont été appelés.

Il y a enfin les personnages: Cardell et Winge. Le premier est une force brute, épaisse qui noie son traumatisme dans l’alcool mais qui a soif de vérité pour réparer les erreurs des autres. Winge est l’incarnation de la probité: un avocat moderne, en avance sur son temps. Il oppose une douceur et une intelligence fine face à Cardell. C’est un duo improbable qui marche terriblement bien.

« 1793 » est un livre fort, brut, mené d’une main de maître. C’est plus qu’un roman, c’est un roman historique, sociologique, un polar, un thriller. Niklas Natt och Dag réussit à faire naître la beauté de la noirceur la plus crasse. Un livre à lire assurément.